Covid-19 : comment un médecin suisse a sauvé des millions de vies en généralisant l'utilisation du gel hydroalcoolique

Didier Pittet est infectiologue aux Hôpitaux universitaires de Genève / © SALVATORE DI NOLFI - Maxppp.
Didier Pittet est infectiologue aux Hôpitaux universitaires de Genève / © SALVATORE DI NOLFI - Maxppp.

La pandémie de Covid-19 met en lumière l’action méconnue du professeur Pittet. Cet infectiologue de Genève est à l’origine de l’utilisation du gel hydroalcoolique dans le monde entier. C’était dans les années 1990. Le « Docteur mains propres » n’a pas volé son surnom.

Par Xavier Schmitt

« Ce n’est pas le virus qui circule, ce sont les gens : ils circulent avec ». Le 17 mars dernier, le professeur Didier Pittet rappelait cette évidence trop souvent oubliée par facilité de langage, lors d’une conférence aux Hôpitaux universitaires de Genève.

Pédagogue, pragmatique et, finalement, rassurant, tel se révélait le chef du Service de prévention et de contrôle de l’infection, alors qu’il commentait les mesures individuelles à prendre pour lutter contre la pandémie de Covid-19. Depuis, reportages télévisés et articles de presse se sont multipliés sur cet infectiologue aussi brillant que simple et bienveillant, et resté longtemps méconnu du public pour un progrès sanitaire majeur : il a rendu universel ce produit que nul ne peut plus ignorer aujourd’hui : la solution hydroalcoolique.
 

Le lavage des mains, ce geste d’hygiène tout simple, résulte d’une longue conquête de la médecine. L’un des pionniers est un médecin obstétricien hongrois, au milieu du XIXème siècle : Ignace Philippe Semmelweis établit les principes élémentaires de l’asepsie, la prévention des infections en combattant l’introduction de microbes dans l’organisme. Semmelweis -qui deviendra plus tard le sujet de thèse de médecine du futur écrivain Louis-Ferdinand Céline- reste incompris en son temps. Il est rejeté par ses pairs, sombre dans la folie. Il n’a pas pu établir la preuve scientifique de ses observations mûries au fil des accouchements. Le tort d’avoir raison trop tôt.

Sort plus heureux pour le professeur Pittet, mais il a dû batailler ferme pour faire avancer ses convictions. Ce battant réputé hyperactif, né en 1957 dans le canton de Genève au sein d’une famille modeste, vit sa vocation comme un sacerdoce. Dans les années 1990, devenu spécialiste des maladies contagieuses aux Hôpitaux universitaires de Genève, il est parti en guerre contre les infections nosocomiales, celles qui sont associées aux soins. C’est ce qui l’a conduit à lancer la diffusion massive d’une formule désinfectante élaborée par un pharmacien du centre hospitalier, William Griffith, renouvelant une première invention attribuée à une infirmière américaine, Guadalupe Hernandez, dans les années 1960 : un mélange précisément dosé d’éthanol, d’eau oxygénée, de glycérine et d’eau distillée.


"je me lave les mains pour vous protéger"


L’idée est simple, mais c’est une révolution sanitaire : remplacer l’utilisation du savon lorsque les soignants en contact avec les malades sont contraints à des lavages de main répétés et chronophages (jusqu’à vingt fois par heure), ou bien lorsqu’ils sont confrontés au manque d’eau, comme c’est le cas dans les pays pauvres sans grandes infrastructures de santé. D’où une autre idée : permettre de fabriquer facilement et à bas coût, partout dans le monde, la solution ou le gel hydroalcoolique.

 «C’est un apôtre du don (…). Plus qu’un geste de santé, Didier Pittet a inventé une nouvelle formule de politesse et de respect : je me lave les mains pour vous protéger », écrit Thierry Crouzet, l’auteur qui raconte cette odyssée médicale dans « Le Geste qui sauve » (éditions L’Age d’homme, 2014). Et pas question de gagner le moindre centime sur la production de la formule antiseptique, formule confiée à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et libre de brevet. Le Genevois philanthrope a sillonné la planète pour généraliser l’usage du produit, démontrer son efficacité et… vaincre les résistances.

Il a fallu convaincre le monde musulman d’autoriser l’emploi d’un composé à base d’alcool. Ou sermonner les producteurs pharmaceutiques ou industriels pour maintenir des petits prix. Avant la pandémie du nouveau coronavirus, celle de la grippe A (H1N1) en 2009 a de nouveau démontré l’utilité d’une diffusion massive… En vingt-cinq ans, des millions de vie ont été sauvées en réduisant les maladies épidémiques et nosocomiales grâce à une meilleure sécurité des soins, selon l’OMS. Depuis 2005, l’infectiologue suisse anime avec l’organisation onusienne un programme appliqué dans les hôpitaux de 189 pays. Une Journée mondiale de l’hygiène des mains est instituée le 5 mai.
 

"Docteur mains propres"


« En 2007, le professeur Pittet a été élevé au rang de commandeur de l’Ordre de l’empire britannique par sa majesté la reine Elisabeth II», précise la notice biographique publiée sur le site des Hôpitaux universitaires de Genève. Un honneur qui s’ajoute à bien d’autres marques de reconnaissance internationale, que ce soit ses titres de professeur honoraire dans plusieurs pays ou ses distinctions scientifiques parmi plusieurs centaines de publications sur ses travaux de recherche. Pas de quoi tourner la tête de ce passionné de hockey et de foot, père de six enfants.

A l’heure du déconfinement à Genève, le « docteur mains propres », comme on l’a surnommé, ne relâche pas ses efforts face à la pandémie. Il reste sur le front viral avec son équipe du service d’infectiologie genevois et il intervient régulièrement dans les médias suisses et étrangers pour dispenser avis médicaux et conseils pratiques. « Une bonne communication est primordiale dans cette épidémie » confiait-il au quotidien suisse Le Temps, le 19 mars. Il n’a pas hésité à participer à une vidéo de prévention avec le youtubeur Le Grand JD, très prisé par la jeunesse, helvétique et française. Tout commence par le simple geste de se laver régulièrement les mains.  
 

 

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