Fermeture des remontées mécaniques : quelles aides pour sauver le monde de la montagne ?

La non-réouverture des remontées mécaniques en février plonge le monde de la montagne dans une grande incertitude économique. Sans aides colossales de l'Etat, institutions et entreprises seront en danger : restaurants, stations, mairies mais aussi médecins, confrontés à la baisse de patients.

La Clusaz, en Haute-Savoie, en décembre 2020.
La Clusaz, en Haute-Savoie, en décembre 2020. © Giacomo Italiano - MaxPPP

"Soit on ouvre les stations le 30 janvier, soit l'hiver est foutu." Ces mots venaient d'Alexandre Maulin, président de Domaines skiables de France (DSF), le 18 janvier dernier. Deux jours plus tard, la non-réouverture des remontées mécaniques en février a été actée avec le spectre d'une saison blanche et d'un hiver noir. 

Jean-Luc Boch l'annonce d'emblée. "Il est hors de question d'en laisser certains sur la route." Le maire de La Plagne-Tarentaise est le président de l'Association nationale des maires des stations de montagne (ANMSM). "Quoi qu'il se passe, la saison va être une catastrophe", prévient-il avec véhémence. "Je vois le drame qui est en train d'arriver, je ne peux pas rester indifférent." 

Des acteurs économiques lésés par cette décision gouvernementale sautent aux yeux : les stations de ski d'abord, qui jouent leur survie cet hiver. Cette saison, leur chiffre d'affaires dépend principalement du ski de fond alors que toutes les stations, qu'elles soient de moyenne et de haute montagne, s'appuient habituellement sur le ski alpin, qui peut représenter trois quarts de leur chiffre d'affaires. 

Des aides plafonnées par Bruxelles

Le 14 décembre dernier, des "mesures exceptionnelles" avaient été annoncées par le gouvernement "pour aider les entreprises de la montagne" : un plan estimé à 400 millions d'euros pour la non-ouverture de ces équipements en décembre. L'Etat avait promis une aide équivalant à 70 % des charges fixes liées à l’exploitation des remontées mécaniques - soit 49 % du chiffre d'affaires. Une somme allouée à partir de la moyenne du chiffre d'affaires des trois dernières saisons. Des directeurs de stations, comme Jérôme Brunet à Autrans-Méaudre (Isère), n'ont toujours rien reçu. "Personne n'a rien touché, les remontées mécaniques ne sont pour l'instant pas défrayées, Bruxelles n'a pas levé le plafond", s'énerve le président de l'ANMSM.

Les aides de l'Etat sont plafonnées par l'Union européenne à 3 millions d'euros. Pour une entreprise comme la Compagnie des Alpes (CDA), qui s'occupe de dix grands domaines, Les Arcs - La Plagne représente 6 millions d'euros de frais fixes, de structure soit le double de la somme plafonnée par l'UE. Et le chiffre d'affaires sur une saison classique s'élève à 20 millions d'euros. "Ces entreprises ne veulent pas gagner de l'argent, elles veulent survivre", commente le maire de La Plagne-Tarentaise. L'activité de cette entreprise a été divisée par cinq au premier trimestre.

Limiter la casse

Evidemment, les restaurants font partie des entreprises les plus touchées. Surtout quand celui-ci est directement liée aux remontées mécaniques. C'est le cas du Châlet des Cortillets, installé à l'arrivée du télésiège du Bouquetin, dans la station de Prapoutel Les 7 Laux, en Isère. "On est un resturant d'altitude : pas de remontées mécaniques, pas de fréquentation", explique Pauline Hennebois, gérante de ce "snack amélioré" depuis décembre 2019.

Son activité, trop récente, l'a empêché de bénéficier d'aides au premier confinement. L'établissement a pu ouvrir de nouveau, avec succès, l'été dernier avant de fermer, comme d'habitude, ses portes jusqu'aux vacances de Noël. Mais il n'a toujours pas rouvert. Inhabituel. Sa gérante a touché 1 500 € en novembre et devrait toucher 10 000 € d'ici la fin du mois. "On est dépendant de ces aides, on prendra ce qu'il y a à prendre et advienne que pourra", dit-elle un brin fataliste. Ce coup de pouce de l'Etat lui permettrait de payer ses charges fixes, elle qui a contracté un emprunt sur 6 ans lors de l'acquisition du lieu.

Locataire du bâtiment auprès de la communauté de communes du Grésivaudan, elle n'a pas payé de loyer ces derniers mois, celui-ci ayant été suspendu en raison du contexte sanitaire. "Elle va de nouveau statuer pour annuler le loyer ou le diminuer", explique celle dont le seul employé - les autres sont des saisonniers - est en chômage partiel. Le boom du ski de fond, des raquettes et des randonnées en tout genre l'a poussée à ouvrir de nouveau son snack en février. Pour tenter de limiter la casse.

L'appel à l'aide des médecins de montagne

D'autres acteurs, moins dans la lumière, n'en restent pas moins touchés par la non-ouverture des remontées mécaniques. "Artisans, commerçants, indépendants, professions libérales, entreprises, mairies", cite Jean-Luc Boch, soucieux de n'oublier personne. "Les mairies en montagne n'ont plus de capacité", peste t-il. La taxe de séjour et celle sur les remontées mécaniques - 5 % du chiffre d'affaires - font partie de leur budget de fonctionnement. Elles réclament des aides.

Certains professionnels de la montagne commencent tout juste à se faire entendre. Les médecins de montagne échappent aux listes S1 ou S1bis, qui concernent les entreprises frappées directement ou pas par la crise. L'association des médecins de montagne - près de 300 en France - a réclamé, ce jeudi, "des mesures urgentes et conséquentes" dans un communiqué.

"On est les grands oubliés. On est aussi impactés que les autres acteurs de la montagne", explique Suzanne Mirtain, médecin généraliste à Val-cenis (Savoie) et présidente de l'association. Son cabinet, qu'elle partage avec quatre médecins associés, a vu son chiffre d'affaires baisser de 50 à 60 % en janvier en raison d'une forte diminution des volumes de consultation. "On est passé de 120 à 150 patients par jour habituellement à 30 à 40 patients par jour actuellement. Certains confrères sont passés de 120 patients à 1 ou 2 patients par jour !"

En ce moment, nous réalisons notre activité de printemps ou d'automne et cela paie juste les charges

Suzanne Mirtain

Des emprunts à régler

"Nos structures sont pérennes car économiquement, on les fait vivre de décembre à avril avec l'affluence. Le reste, c'est un service public, un service rendu. On a des frais plus important qu'un cabinet classique : des loyers plus importants qu'en ville, des charges importantes avec du matériel couteux...", poursuit celle qui a, avec ses associés, contracté un emprunt de 20 000 € pour un appareil d'échographie.

Val-cenis étant une station-village, le cabinet de Suzanne Mirtain ne prend pas l'eau. Ce n'est pas le cas de ses confrères. "En décembre, la perte de chiffres d'affaires des médecins de montagne a été estimée à 58 % en moyenne et pourrait atteindre 95 à 100 % en janvier", regrette t-elle. "Ce mois de janvier va être dramatique pour au moins la moitié des 300 médecins généralistes de montagne." Richard Langlois, médecin à Prapoutel - Les 7 Laux confirme. "Ca met en péril la vie économique de pleins de cabinets." La crainte de voir plus de déserts médicaux dans les prochains mois est présente. A moins que l'Etat n'intervienne.

Au moins 5 milliards demandés

C'est ce que souhaite Jean-Luc Boch, qui enchaîne les réunions. Comité directeur ce jeudi matin, réunion avec le cabinet du ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, l'après-midi. "Je ne lâche plus rien. Si on n'aide pas toutes ces entreprises, elles ne se referont jamais la cerise."

Il demande, pour l'ensemble du monde de la montagne français, un minimum de 5 milliards d'euros.

Si on perd le modèle économique montagne, on perd la vie sur nos territoires : écoles, commerçants, professions libérales, familles. La rupture du ski, c'est la mort annoncée de la vie en stations et l'arrivée de villes fantômes

Jean-Luc Boch

Un véritable cri du coeur. A l'annonce de la non-ouverture des remontées mécaniques en février, le secrétaire d'Etat au Tourisme, Jean-Baptiste Lemoyne avait déclaré : "Les canons à neige ne vont pas fonctionner, les canons à indemnisation doivent être au rendez-vous." Le monde de la montagne n'attend que ça.

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