Pédophilie dans l'Eglise : "Une douleur innommable dans le regard", le témoignage d'un ancien élève du père Louis Ribes

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Depuis plusieurs jours, les révélations sur des agressions sexuelles présumées du père Louis Ribes secouent les diocèses de Lyon, Saint-Etienne et Grenoble. Un de ses anciens séminaristes témoigne, ce jeudi 20 janvier, sur les agissements et la personnalité du "Picasso des églises".

De nombreuses victimes auraient subi, dans les années 70 et 80, les agressions sexuelles du père Louis Ribes, prêtre décédé en 1994 et qui avait exercé dans les diocèses de Lyon, Grenoble et Saint-Etienne.

Les trois diocèses ont rendu publiques ces agressions sur mineur, dans un communiqué commun publié la semaine dernière, et ont lancé un appel à témoignages.

Depuis plusieurs jours, la parole se libère, près de 50 ans après les faits. Au cours de l'année 1985, Pascal, alors âgé de 19 ans, a rencontré et côtoyé le père Louis Ribes pendant de nombreux mois et a été témoin de ses agissements.

"Vous avez côtoyé le père Louis Ribes, accusé d'avoir agressé sexuellement des enfants dans les années 70-80, pendant un an, en 1985, lors d'un séminaire à Vienne (Isère). Comment était-il ?

Ce séminaire accueillait des jeunes, qui voulaient devenir prêtre pendant un ou deux ans. C'était une sorte de remise à niveau pour des personnes qui avaient fait de courtes études. C'était mon cas. Le père Louis Ribes enseignait la philosophie et l'histoire de l'art. 

C'était quelqu'un de très doué, pour beaucoup de choses. Il était perçu comme une référence pour nous. Il était prêtre et avait une personnalité à part, avec un esprit assez libre, artistique. Ses cours étaient très animés, c'était riche.

Il était considéré comme quelqu'un d'influent par les élèves mais aussi par ses pairs ?

Oui, il n'était pas adulé, mais quelque peu vénéré. Il était déjà malade à cette période-là, donc nous étions un peu à ses petits soins. Il en jouait un peu d'ailleurs.

Vous avez 19 ans à l'époque. Avez-vous été témoin ou victime de ses actes aujourd'hui dénoncés par les diocèses de Lyon, Saint-Etienne et Grenoble ?

On vivait dans un milieu clos. Chacun avait sa chambre. Lui aussi avait une sorte d'appartement-chambre. On y allait quelques fois, seuls, pour des répétitions de cours. Des choses comme ça. Il a eu quelques gestes délicats sur moi. Il caressait facilement le visage, il touchait un peu les genoux, les cuisses.

A l'époque, je ne pensais pas que ces choses pouvaient être bizarres. Mais, quelque chose nous affolait un peu plus : pendant que l'on était en vacances, il restait au séminaire et il accueillait des petits jeunes qui venaient de son village (Grammond, dans la Loire, ndlr).

Avec le recul, je revois le visage de ces jeunes. Ils laissaient transparaître une douleur innommable dans leur regard.

Pascal, séminariste à Vienne en 1985 et 1986.

Ils étaient assez jeunes. On les croisait au départ et au retour des vacances scolaires. Il nous avait dit qu'il les gardait. Il nous a lui-même dit qu'il les peignait, pour des nus, ou qu'il prenait des photos. Il avait parlé de photos, je me souviens. A l'époque, j'étais naïf. Et puis, il appartenait à un mouvement d'art. Notre naïveté a fait qu'on ne s'en rendait pas compte.

Avec le recul, je revois le visage de ces jeunes. Nous n'étions pas en contact avec eux, mais ils laissaient transparaître une douleur innommable dans leur regard.

Cela vous a-t-il inquiété ?

Il y avait une atmosphère étrange. Le supérieur de l'époque avait l'air d'être au courant. Un évêque de Vienne vivait juste dans le local d'à côté. Il y avait un entourage qui fermait les yeux ou qui laissait faire.

Le père Ribes avait des moyens financiers. Il avait financé des travaux à l'époque. Peut-être que certaines choses ont été tues, à cause de cet aspect financier.

Vous n'étiez, cependant, pas au courant de violences sexuelles de sa part ?

Ça, non, pour être honnête. Il a quand même été protégé. C'est ce qui est lamentable dans cette histoire. Il avait pignon sur rue. Des prêtres étaient là, un évêque était là... C'est un milieu fermé, il devait y avoir des signalements... Le diocèse de Grenoble devait savoir.

A l'époque, nous avions une cuisinière employée durant le séminaire. Quand on parlait du père Ribes, elle levait les yeux au ciel.

Pascal, séminariste à Vienne en 1985 et 1986.

L'Eglise a failli. Il y a des actions aujourd'hui, mais il aurait fallu dénoncer cela bien plus tôt. Je suis scandalisé de voir qu'il n'y aucune trace de ses agissements dans les dossiers.

A l'époque, nous avions une cuisinière employée durant le séminaire. Quand on parlait du père Ribes, elle levait les yeux au ciel. Elle était là tous les jours, même dans les périodes où les enfants du village étaient présents. Elle devait savoir, avoir vu ou entendu des choses.

Toutes les vacances, cela se passait de la sorte ? Quel âge avaient les enfants ?

L'été, Noël ou Pâques, c'était la même chose. Sur l'année où je suis resté, j'ai vu deux groupes passer de deux ou trois jeunes à chaque fois. Ils devaient avoir 12 ou 13 ans.

Ça se faisait depuis des années. Il nous disait qu'il était toujours attaché à son village natal. Les enfants ne pouvaient pas rester tout seuls, alors les familles le lui envoyaient.

Vous êtes restés en contact avec d'autres personnes de ce séminaire ? Ont-ils remarqué également les agissements du père Louis Ribes ?

Oui, je suis en contact direct avec un ancien membre du séminaire. Des situations nous semblaient bizarres. Dans nos discussions avec le père Ribes, il lui arrivait de parler de sexualité, c'était des sujets qui l'intéressaient.

"L'amour ça va du cul au Sacré Cœur". Il nous avait sorti ça en plein cours.

Pascal, ancien élève d'un séminaire à Vienne, à propos du père Louis Ribes.

Je me souviens qu'il nous avait même dit : "L'amour ça va du cul au Sacré Cœur". Il nous avait sorti ça en plein cours. Avec le recul, il paraissait un peu pervers. Mais malgré tout, on le respectait.

Êtes-vous surpris de voir cette affaire ressortir, près de 28 ans après sa mort ?

Ça ne m'étonne pas. J'y pensais depuis longtemps, je ne suis pas surpris que ça ressorte.

Quand j'ai vu les informations, le nom du village m'a rappelé quelque chose. Sur le fait que les diocèses veulent retirer ses œuvres, je suis partagé. Si ça blesse les victimes, alors, oui, je comprends qu'on puisse les retirer. Mais il avait un certain talent, on parlait du "Picasso des églises"."