Coronavirus COVID 19 : vers une crise sanitaire psychiatrique ?

Le confinement lié au coronavirus bouleverse le quotidien de millions de personnes. Un chamboulement qui peut provoquer des troubles d’anxiété ou de dépression. Les psychiatres s’inquiètent des conséquences d’une situation qui dure et pourrait causer une nouvelle crise sanitaire.

Le confinement peut mener à des troubles d'anxiété et de dépression parfois durables.
Le confinement peut mener à des troubles d'anxiété et de dépression parfois durables. © MVO
« L’épidémie de Covid-19 a causé de sérieuses menaces sur la vie et la santé des gens.  Elle a aussi déclenché de nombreux problèmes psychologiques comme des troubles paniques, de l’anxiété et des dépressions ». Les résultats d’une étude menée sur la population confinée en Chine en début d’année sont inquiétants pour notre santé mentale. Sur 52 730 participants, plus d’un tiers ont été victimes de détresse psychologique. Avec près de la moitié de la planète placée en quarantaine, les psychiatres redoutent des conséquences imprévisibles.
   

Manque de recul

Au CHU de Clermont-Ferrand, le professeur Pierre-Michel Llorca connaît bien l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de nos têtes. Le chef du pôle psychiatrie enfant-adulte voit défiler chaque année près de 6000 patients dans son service pour des troubles de l’humeur, d’anxiété ou bipolaire. Bien loin de l’image de l’asile de fous ou des cas extrêmes dépeints au cinéma par Shutter Island ou Split, les troubles psychiques menacent chacun de nous. La dépression par exemple, touche 10% de la population à un moment ou à un autre de sa vie.

La situation exceptionnelle que nous vivons pourrait aggraver les risques pour les Français. « Plus le confinement dure et plus c’est compliqué d’un point de vue psychologique » explique Pierre-Michel Llorca. S’il s’inquiète de la situation actuelle et de son après, il avoue naviguer à vue : « Les conséquences psychologiques sont difficiles à modéliser parce qu’on a jamais connu ça. Ça touche vraiment tout le monde et ça touche tous les pays ». Pour savoir à quoi s’attendre, il s’apprête à lancer avec d’autres médecins une grande étude via l’internet auprès de la population de 100 pays pour connaître l’impact de la pandémie et du confinement sur leur mental.
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Stress post-traumatique

L’épreuve que traversent des millions de Français peut se révéler traumatique pour certains. Et causer ainsi de nombreux troubles : fatigue, insomnie, cauchemar, peur, tristesse, colère, difficulté de concentration… la liste est longue. Selon une revue d’études publiée dans le journal médical The Lancet, les effets du confinement peuvent se ressentir à long terme. Suite à l’épidémie de SRAS (entre 2002 et 2004) et au placement en quarantaine de personnes potentiellement infectées, il a fallu, à certaines d’entre elles, plusieurs mois avant de retrouver une vie normale et se défaire de réflexes protecteurs comme éviter des gens qui toussent ou éternuent, ou ne plus fréquenter des lieux bondés.

Pire, des symptômes de dépressions pouvaient encore être observés chez certains trois ans après la fin de l’évènement !  La quarantaine a aussi conduit à des dérives addictives tel que l’alcoolisme ou d’autres symptômes de dépendances. Une nouvelle crise sanitaire pourrait donc se profiler.


Une deuxième crise sanitaire ?

En temps normal, les troubles mentaux pèsent déjà lourdement sur la vie des Français. Ils représentent « le premier poste de dépense du régime général de l’assurance maladie par pathologie, avant les cancers et maladies cardio-vasculaires, soit 19,3 milliards d’euros » selon l’Irdes, l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé. En 2018, le ministère des solidarités et de la santé dénombrait 200 000 passages aux urgences suite à des tentatives de suicides. Environ 9 000 personnes parviennent chaque année à se donner la mort.

Sans aller jusqu’à craindre une hausse des suicides, on peut s’attendre à des drames sociaux. Les troubles psychiques sévères et persistants mènent souvent à l’isolement, à une perte de capacité à entreprendre, à  des difficultés à réaliser les actes de la vie quotidienne ou encore à poursuivre un emploi. Des effets qui marginalisent bien souvent les personnes malades psychiquement et peuvent conduire à une perte d’emploi, de logement et à une exclusion sociale. Le confinement pourrait donc alourdir les effets de l’épidémie en détériorant l’équilibre mental de millions de gens.
 

L’inquiétude touche déjà le pays. Dès le début des mesures prises le 17 mars,  la fédération du bâtiment - non-concernée par la fermeture des entreprises - suspendait les chantiers car les salariés craignant la contamination s’étaient mis d’eux-mêmes en confinement. La ministre du Travail, Muriel Pénicaud, s’est même lancée dans un bras-de-fer avec le secteur pour tenter de les remettre à l’œuvre. Dans les supermarchés, des mouvements de foules ont été vu un peu partout en France par crainte de pénurie. « Il y a un niveau d’incertitude persistante qui est très supérieure à des situations qu’on a connu. Comment les gens vont surmonter cela, c’est une vraie question » s’interroge le professeur Pierre-Michel Llorca.
 

Alors que le Président de la République a fait le choix d'une rhétorique martiale depuis le début du confinement, l’impact psychologique de la crise actuelle sera différent de celui d’une guerre. « Quand on est en guerre, les deux partis finissent par signer une armistice et ça met un terme au conflit. Ça n’empêche pas que ce soit difficile dans les mois qui suivent, mais on passe à autre chose. Mais on sait bien qu’une épidémie ne cesse pas parce qu’on a décidé qu’elle était fini » analyse le psychiatre. Après le confinement, la peur de l’épidémie continuera de sévir ; le doute face à la maladie subsistera.


Incertitude dévastatrice

Et le doute est l’ennemi de notre équilibre psychique. Le manque d’information ou de compréhension de la situation pèse sur la santé mentale de la population.  Toujours selon la revue d’études publiée dans The Lancet, des messages contradictoires de la part des autorités peuvent créer un sentiment de confusion et de peur. Lors de l’épidémie de SARS à Toronto au Canada, « peut-être qu’en raison de l’absence de lignes directrices ou de justification claires, la difficulté perçue de se conformer aux protocoles de quarantaine était un important prédicteur des symptômes de stress post-traumatique » indique le journal médical.

A la lueur de cette analyse, les nombreuses polémiques sur le port du masque généralisé, le traitement à la chloroquine, ou le dépistage massif des malades peuvent créer un climat d’incertitude néfaste pour notre santé mentale. D’autant plus que les premières semaines de confinement semblent à l’opposé des conclusions publiées dans The Lancet pour limiter les risques psychiques :



Comment se prémunir

De même que face au Covid-19, nous ne sommes pas tous égaux face aux troubles psychiques. Les conditions dans lesquelles nous vivons le confinement sont bien sûr importantes mais quelles qu’elles soient, il est tout de même possible de réduire les risques d’anxiété, de dépression ou d’ennui.

L’OMS, l’organisation mondiale de la santé, recommande par exemple de prendre de la distance avec la situation en limitant le temps passé à regarder, lire ou écouter les informations (relatives à l’épidémie). Elle préconise de dédier un ou deux moments chaque jour pour se tenir au courant. « Un flot continu d’informations est susceptible d’angoisser n’importe qui. Il faut s’en tenir aux faits, non aux rumeurs et à la désinformation » indique l’institution. Le Center for the study of traumatic stress (un centre d’études étasunien) encourage la communication avec ses proches pour s’assurer que tout le monde va bien et ainsi se créer un environnement positif. Il invite aussi à lutter contre l’ennui et l’isolement en planifiant ses activités pour éviter de ruminer ses craintes.
 
D’autres conseils sont compilés sur le site de l’Encéphale online, une plateforme dédiée à la communauté médicale psychiatrique. « L’élément essentiel c’est de faire attention à ses rythmes », complète le professeur Pierre-Michel Llorca. Il faut conserver une routine quotidienne, continuer à s’habiller le matin même si l’on ne sort pas de chez soi, s’imposer des heures de coucher et de lever, etc. « Il faut respecter ses rythmes et être attentif à ce qu’on ressent », résume le psychiatre.
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