"Je mets ma libido dans mon piano". André Manoukian se confie sur Lyon, Chamonix, ses amours, son enfance et la musique

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Écrit par Yannick Kusy (@yannkusy) Propos recueillis par Alain Fauritte
Enfance, origines, musique, amours...André Manoukian se confie sur le plateau de "Vous êtes formidables"
Enfance, origines, musique, amours...André Manoukian se confie sur le plateau de "Vous êtes formidables" © france tv

De la philosophie à l'écologie, en passant par la musique ou la randonnée, André Manoukian s'est confié sur tous les sujets qui passionnent son quotidien. Né à Lyon mais d'origine arménienne et installé à Chambéry, il s'est livré sur le plateau de "Vous êtes formidables" sur France 3

En France, tout le monde connait ce lyonnais. Musicien, compositeur, animateur, chroniqueur radio, juré de l’émission « Nouvelle star », écrivain, patron de festival… André Manoukian multiplie les casquettes. « Musicien surtout. Voilà. C’est le navire amiral. Je parle de musique. C’est en tant que musicien que j’interviens ». On le sait moins, mais André aurait pu devenir médecin. Il en rit « 6 mois de médecine, ça vous qualifie pas, de médecin et heureusement ! » répond-t-il.

Finalement, lorsque l’on ne sait pas dire non… C’est pas mal !

A ceux qui le qualifient de boulimique, il répond qu’il ne sait pas dire… non. « Un jour, j’ai échangé avec un grand monsieur qui s’appelait Pierre Barouh (auteur-compositeur qui a fait découvrir Jacques Higelin ou Brigitte Fontaine ndlr), qui avait un label de jazz formidable, en a permis de découvrir toute la bossa-nova brésilienne. Il m’a expliqué qu’il a qualifié cela de « devoir de disponibilité ». Dans les années 60, il s’est acheté une caméra 16 millimètres. Personne n’en avait. Il est parti presque par hasard au Brésil avec son appareil et il découvre la musique brésilienne. Tout cela est une succession de rencontres.  Finalement, lorsque l’on ne sait pas dire non… C’est pas mal » analyse-t-il.

A condition de pouvoir trouver de la place dans son agenda. Argument qu’il balaye : « Quand on a plusieurs activités, et qu’on se fout un peu de tout, rien n’a d’importance. Il n’y a plus d’enjeu. La musique, qui est mon domaine, est un sujet un peu pointu, auquel je consacre toute ma passion et mes recherches. Et après, rien n’est grave. A part son entourage. Ceux qu’on aime…», conclue-t-il.

Mon père écoutait Beethoven, et ma mère écoutait Sheila.

C’est en l’église arménienne Saint-Jacques de Lyon qu’André Manoukian a pris sa première leçon de piano. «… Avec Alexandre Siranossian. J’avais 6 ans. A l’époque, les enfants étaient libres le jeudi. J’étais très content que mon père me propose de prendre des cours, profitant de l’arrivée de ce prof. Il y avait un piano à la maison, et j’entendais toujours mon père qui jouait Bach en rentrant du magasin de prêt-à-porter de la famille. A la base, mon père était tailleur pour dames. Et j’entendais Bach, qu’il apprenait. C’était prenable, pour moi. »

Les souvenirs remontent avec les notes. « Mon père écoutait Beethoven, et ma mère écoutait Sheila. Et, tout d’un coup, un pote me parle d’un album. Là, je découvre un gros pianiste black, sur une pochette sépia. C’était Fats Waller. C’était le temps où on allait dans les magasins de disques, écouter les morceaux dans des cabines, avec un son de dingue. » Il se touche la poitrine « Je m’en rappelle comme si c’était hier. J’ai été pris d’une super émission. J’ai compris bien des années plus tard pourquoi j’aimais cette musique de jazz. »

A l’évidence, André Manoukian semble entretenir une intimité de longue date avec le piano. « Enfant, j’avais la chance que les jeux vidéo n’existent pas. Quand je rentrais de l’école, je jetais mon cartable et je me mettais derrière le piano. On dit « jouer » de la musique. Je lisais les partitions mais j’aimais bien reproduire ce que j’écoutais », explique le musicien. « Le piano est l’instrument le moins sensuel qui soit. Entre la corde qui vibre et votre corps à vous, il y a toute une mécanique. Contrairement au violon ou la guitare, où c’est directement avec ses doigts que l’on fait vibrer la corde. »

J’ai eu une prof de piano classique qui m’a appris la sensualité.

A 12 ans, le petit André change de prof. « Elle habitait rue Garibaldi à Lyon. C’était une grosse dame gourmande et il y avait toujours des bonbons sur son piano. Très important. J’ai joué une toccata pour l’impressionner, mais elle m’a stoppé, car elle avait peur que je casse son instrument. Elle disait qu’une note, ça rebondit comme une balle. J’ai donc eu une prof de piano classique qui m’a appris la sensualité. »

Le communautarisme, d’une certaine manière, c’est le retour sur soi. Mon père m’a transmis des valeurs d’universalisme pour s’ouvrir sur le monde

D’origine arménienne, André a toujours détesté l’esprit communautariste. « Mon père a en a souffert. Il est d’une génération où il fallait s’intégrer à tout prix. Etre meilleur que les autres, parler mieux le français que ses camarades. Il y avait ce devoir qu’ont eu tous les immigrés arméniens. Etre à la fois respectueux pour le pays qui nous accueille et nous sauve d’un massacre abominable » raconte l’artiste en évoquant cette époque.

« J’ai rencontré la chanteuse Juliette, qui est d’origine kabyle. Elle raconte que son grand-père lui disait la même chose. C’est peut-être une histoire de générations. Tu dois être meilleur que les autres à l’école. Pour que tu sois leur égale, il faut que tu sois plus forte et que tu te dépasses », résume-t-il pour illustrer cette notion d’exigence. « Le communautarisme, d’une certaine manière, c’est le retour sur soi. Mon père m’a transmis des valeurs d’universalisme pour s’ouvrir sur le monde. Se laver la tête des turpitudes et des malheurs qu’on a subis. Tous les français d’origine arménienne, comme disait Charles Aznavour, sont des survivants de massacres qui n’ont toujours pas été reconnus par les enfants de ceux qui les ont perpétrés. Mais c’est un autre débat. »

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André Manoukian répond à la question "fort minable" ©présenté par Alain Fauritte

Lorsqu’on évoque son enfance lyonnaise avec Manoukian, plus rien ne l’arrête. « J’ai passé ma terminale au lycée Ampère-Bourse. Là, j’arrive et je vois des gars avec des drapeaux, des foulards et des lunettes cerclées. Et aussi des filles qui sentaient bon le patchouli. Leur mégaphone. Une grève, le premier jour de rentrée. Je ne comprenais rien à ce qu’ils disaient, mais c’était mes frères », s’amuse-t-il.

Une résidence d’artiste à Chamonix

Aujourd’hui, une partie de sa vie est en altitude, à Chamonix. « J’étais lyonnais, mais j’allais toujours passer mes vacances là-bas. Ce qui ravissait d’ailleurs papa qui était très montagne, alors que maman préférait la méditerranée... Il y a 15 ans, ma meuf a pété les plombs. Elle m’a annoncé qu’elle avait inscrit les enfants à l’école à Chamonix. J’ai halluciné. Mais au final, j’étais ravi. Bref, comme je m’ennuyais, sans musique, j’y ai créé le festival Cosmo Jazz, en altitude. »

Soutenu par la mairie, il va aussi reconvertir une belle bâtisse « la Tournette », ancienne maison de Maurice Herzog, immense alpiniste et homme politique. « Ils ne savaient pas quoi en faire. J’ai proposé d’en faire une résidence d’artiste. On a mis mon studio au sous-sol et organisé des concerts pour les chamoniards. »

Monter à Paris au risque de perdre son âme. Le débat existe chez les musiciens

De Lyon, André Manoukian garde un souvenir ému de l’époque où il avait son studio sur les quais de Saône. « Quand on est musicien de province, on est tous tentés d’aller à Paris. Même si Lyon reste la Capitale des Gaules, comme j’aime le dire. C’est le syndrome de Lucien de Rubenpré dans les Illusions perdues de Balzac. Monter à Paris au risque de perdre son âme. Le débat existe chez les musiciens. Certains me disaient : « Tu montes là-bas pour faire du jazz et tu finis en accompagnant Rika Zaraï !» Moi, je suis allé à Paris pour accompagner le chanteur Nicolas Peyrac. Et puis ça ne marchait plus trop. Obligé de revenir à Lyon. C’est dans cette ville que je me suis re-fabriqué. »

C’est à ce moment qu’il a ouvert un studio. « J’ai notamment rencontré Liane Foly, et c’est reparti. On était à côté du conservatoire. Cette ville de Lyon m’a redonné la force. En province, les conditions de vie sont plus sympas, avec moins de pression. Et du coup vous pouvez mieux vous consacrer à votre art. »

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André Manoukian se produit seul sur scène dans "Les notes qui s’aiment" ©"les notes qui s'aiment"

Une muse est obligée de couper le cordon ombilical. Et, en général, elle le fait avec une hache, rouillée et sans anesthésie

Autre facette connue de Manoukian. Le « pygmalion » de la chanteuse et humoriste Liane Foly. Il rit à nouveau. « Au bout d’un moment, la muse n’en peut plus. Elle est obligée de couper le cordon ombilical. Et, en général, elle le fait avec une hache, rouillée et sans anesthésie. Moi je suis allé voir le docteur. Il a estimé que cela ne pouvait pas continuer comme ça. Il m’a conseillé de mettre plutôt ma libido dans le piano. Et c’est ce que je fais maintenant », confie-t-il. « La relation entre un pygmalion et une muse est à la fois formidable et morbide. Une seule personne représentait ma musique, mon amour, ma vie sociale, ma réussite. Moi, c’était elle. Donc, quand elle s’en va, vous êtes complètement dépeuplé. »

J’aime la montagne, la nature. Associé à la musique, cela devient une religion.

André Manoukian aime aussi la randonnée, et s’offre de temps en temps une balade au parc de la Tête d’Or, à Lyon. « J’aime la montagne, la nature. Associé à la musique, cela devient une religion. Mon père, résistant, était tout de même germaniste. Il aimait Goethe, Beethoven, Schiller. Quand on aime la musique, on a un autre rapport à la nature. Nietsche disait : je ne peux penser qu’en marchant »

Des souvenirs d’éducation très… contrastés. « Quand vous êtes ados à 12 ans, en hiver, qu’on vous lève à 4 heures du matin pour aller marcher place Bellecour… Vous montez dans un bus où il n’y a que des vieux célibataires inscrit au Routing-club de France. Ça pue le cirage, le camphre… (il soupire) Mais, deux heures plus tard, vous êtes dans les plus beaux coins des Alpes. Donc voilà, on la fermait et on marchait.»

On est issus d’un « prout de bactéries »

A l’âge de 13 ans, toujours avec son père, il fait le tour du Mont-blanc. De quoi réveiller sa fibre écologiste un peu... singulière. « Je suis cinglé, car plutôt optimiste. Etant donné que nous sommes dans l’anthropocène (époque géologique qui se caractérise par l'avènement des hommes comme principale force de changement sur Terre, surpassant les forces géophysiques. Ndlr) , l’homme influe sur la nature dans le négatif. Maintenant qu’on le sait, et que l’on développe toute une technologie incroyable… On parle même d’homme augmenté. Moi, je ne suis pas contre cela, si c’est pour le bien de l’humanité.» 

Et il résout le problème du réchauffement climatique à sa façon. « On va bien trouver une solution. Après tout, l’oxygène c’est quoi ? Des bactéries qui ont bouffé du carbone et qui ont pété. On est issus d’un « prout de bactéries ». On va bien finir par manger un truc qui va nous faire prouter de l’oxygène !» Du pur Manoukian.

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