Lyon : peu habitués à manifester, les psychologues descendent dans la rue

Une fois n'est pas coutume : les psychologues manifestent  le10 juin 2021 à Lyon. Pourtant peu habitués à s'exprimer, ils refusent d'une voix la proposition d'étendre le dispositif de gratuité des consultations pour les étudiants à tout le monde. Ils jugent le dispositif très mal fait. 

Les psychologues ont manifestés devant la préfecture de Lyon dans le Rhône.
Les psychologues ont manifestés devant la préfecture de Lyon dans le Rhône. © Francetv

"Là, c'est le fond de notre métier qui est attaqué." Le ton est grave lorsqu'Ali Karaüzüm, psychothérapeute à l'Institut médico-psychologique de Villeurbanne, dans le Rhône, prononce ces mots. Lorsqu'on lui demande de confirmer que les psychologues ne sont pas habitués à battre le pavé, il acquiesce : "nous sommes une profession qui a tendance à porter sa charge, à faire notre travail sans nous exprimer" explique-t-il. 

Pourtant, jeudi 10 juin 2021 à 13h30, les psychologues de la région Auvergne-Rhône-Alpes vont manifester à Lyon devant la Préfecture, à l'instar de leurs homologues partout en France. Au coeur de leurs revendications : le libre accès aux psychologues pour tous sans prescription médicale, la prise en charge des consultations dans le privé ou encore l'augmentation du nombre de postes et la revalorisation des salaires des praticiens dans le public. Mais par-dessus tout, ils expriment leurs désaccords avec la proposition de la Cour des Comptes d'étendre le dispositif "Santé-psy-étudiant", qui permet à ces derniers d'avoir accès à des consultations gratuites, à l'ensemble de la population. 

Un dispositif mal-conçu

Avec ce dispositif, "tout est médicalisé. On part du principe qu'il faut forcement avoir un diagnostic pour consulter un psy. Cela met la personne dans une posture où elle est malade" explique Stéphanie Bertholon-Alagnet, psychologue. En effet, pour bénéficier des séances gratuites, il faut d’abord se faire prescrire une thérapie psychologique par un médecin. Ensuite, il faut se rendre chez un psychologue afin qu’il valide la possibilité d’entreprendre une thérapie « car il s’agit d’un engagement, et il n’est pas toujours possible » rappelle Ali Karaüzüm. Enfin, il faut retourner voir le médecin pour valider le traitement afin de pouvoir faire ses séances.

En plus d’être quasi-médicalisé, le dispositif est d’une lourdeur qui peut en rebuter plus d’un. Sans compter que la prescription ne peut aller que jusqu’à 10 séances d’une demi-heure, un temps déjà considéré comme insuffisant pour une séance. En plus, au-delà de ces 10 séances, une prise en charge par un psychiatre devient obligatoire.

Des séance à 22 euros

Pire encore selon les psychologues, une fois ces ordonnances prescrites, les patients sont dirigés vers les psychologues du privé. Or ceux-ci ont l’obligation de leur proposer une consultation au tarif unique de 22 euros, pris en charge par la Sécurité Sociale. Un prix jugé dérisoire.  "Habituellement un psychologue libéral facture ses consultations entre 50 et 100 euros. Avec 22 euros, une fois les charges passées, il ne lui reste que 7 à 10 euros, c’est moins que le smic alors qu’on fait 5 ans d’étude minimum" explique Ali Karaüzüm.

Mais les étudiants ne sont pas les seules à être redirigés vers les cabinets privés. Dans le public, les psychologues dénoncent une baisse des moyens et un manque de postes pour pouvoir répondre convenablement aux demandes. D’autant plus que celles-ci ont explosés ces derniers mots. "Avant le Covid on avait déjà du mal à répondre à toutes les demandes, explique Ali Karaüzüm, qui travaille à l’Institut médico-psychologique de Villeurbanne, mais maintenant elles ont complètement explosé".

"On a plus le temps que de s’occuper que des personnes avec les problèmes les plus lourds" déplore-t-il. "Pour vous donner une idée, on est 1,2 psychologues publics pour 160 000 habitants à Villeurbanne, on devrait être 5 pour une prise en charge correct." Conséquence selon lui : seules les personnes ayant les moyens de se payer des consultations peuvent y avoir accès, au détriment des plus précaires.

"La fin de la prise en charge du long court"

Pour les psychologues, la situation est donc catastrophique. "On leur demande d’être des techniciens, de soigner des petites anxiétés !" s’énerve Albert Ciccone, psychothérapeute et professeur à Lyon 2, en parlant de ses homologues du privé. "Ils ne seraient tout justes bons à ne faire que ça en 10 séances. Au-delà, c’est que cela ne serait pas possible, ils seraient incompétents alors qu’on engage une souffrance humaine. Il faut être un magicien pour modifier quelque chose en 10 séances", poursuit-il.

Yasmina Ferkous, psychologue en pédopsychiatrie à l’hôpital Saint Jean de Dieu à Lyon va plus loin : "Le soin dans le public n’existera plus. Là on voit que les libéraux ne pourront pas recevoir tout le monde ou vont se ruiner car pour 7 euros ce n’est pas possible. Du coup les familles seront sur le carreau car elles ne pourront pas payer le libéral et l’hôpital public ne pourra plus les accueillir car tout devra se faire sur le court terme. Ça sera fini les soins au long court."

La région Auvergne-Rhône-Alpes compte 8 000 à 10 000 psychologues pour plus de 8 millions d’habitants.

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