Rentrée littéraire. Paola Pigani plonge dans la mémoire ouvrière de la banlieue lyonnaise

A Vaulx-en-Velin subsistent les vestiges de l'usine de textiles industriels de la TASE. Derrière ces murs souvent visités pendant les journées du patrimoine ont vécu des milliers d'ouvriers. Dans son dernier roman "Et ils dansaient le dimanche" Paola Pigani nous raconte leur histoire intime.

Vous qui passez sans la voir, levez les yeux et lisez ce livre. Vous verrez autrement cette façade qui trône au milieu de ce que l’on appelle aujourd’hui le carré de soie à Vaulx-en-Velin en banlieue lyonnaise.

Après avoir lu « Et ils dansaient le dimanche » de Paola Pigani, la façade de l’usine TASE vous aura révélé un morceau de son passé. Paola Pigani nous raconte par le prisme ouvrier l’histoire de ces travailleurs de l’entre deux guerres. La famille Gillet a développé dans les années 20 cette industrie de la soie artificielle. Les usines sont allées jusqu’à employer 3000 personnes pour ensuite perdre de leur activité au fil des années d’après-guerre et fermer en 1980.

En entrant dans ce livre,on se dit que les années 1920/30 ont été brillantes à la lecture de ces statistiques mais en suivant les pas des personnages choisis par Paola Pigani on découvre que la vie était tout autre. Car le parcours de Szonja, personnage central de ce livre, commence bien loin de l’agglomération lyonnaise. En Hongrie. Elle fera partie de cette immigration amenée en France pour assurer la main d’œuvre nécessaire à cette industrie en pleine croissance :

« Être pauvre, c’est savoir se jeter sans état d’âme dans un ailleurs. Plier sa vie dans une valise en carton bouilli, entre quelques vêtements et des rêves de second choix. »

Paola Pigani

Dans ce village industriel, agglomérés petit à petit autour de l’usine SASE (Soie artificielle du sud-est) devenu TASE (textile artificielle du sud-est) en 1935, des immigrés d’une vingtaine de pays se côtoient.

De l’arrivée au foyer catholique de jeunes filles où l’Eglise assure un rigoureux contrôle des ouvrières pour la direction de l’usine, à l’émancipation et au mariage sans amour à un Français, clé d’accès à la nationalité française, la jeune Hongroise semble subir sa vie d’ouvrière. Mais les liens de Szonja avec une jeune Italienne nous font entrer dans la dimension plus politique de ce livre. Les conditions de travail très dures, risques chimiques dans les ateliers, sanctions financières régulières à la moindre erreur, au moindre retard, mettent sans cesse sous pression la population qui vit en quasi vase clos.

Le passé souvent plus politique des Italiens ayant fui le fascisme fait entrer Szonja dans le mouvement qui va agiter les usines en 1935. Grande grève et manifestations dans le centre de Lyon sous la menace des mouvements d’extrême droite qui se heurtent à ceux de la SFIO et du parti communiste. Et voilà toute la banlieue est de Lyon qui apparait au travers de ce mouvement. Villeurbanne, Décines, Vaulx-en-Velin et Vénissieux.

De la grève au Front populaire

Les bals du dimanche et la musique viennent rythmer les rares moments de loisirs. Les chants aussi, l’Internationale plus que la Marseillaise. De la grève de 1935 au Front populaire de 1936 et les premières mesures qui vont rendre la vie un peu plus légère : les 40 heures, les contrats collectifs et les congés payés, Paola Pigani ne s’embarrasse pas d’un misérabilisme excessif. Elle pourrait faire tomber le livre dans une noirceur monochrome. Elle raconte ces vies modestes et polychromes où la solidarité, la détermination et la colère ont permis à Szonja, Elsa, Marco ou Jean de surnager dans ce monde ouvrier d’avant-guerre. Certains repartiront dans leur pays d’origine, d’autres sont entrés dans l’histoire de France.

Paola Pigani nous a habitués au fil de ses livres à parcourir ces histoires au féminin, souvent des parcours d'étrangères, toujours sensibles et pleines de nuances. Avec ce livre « Et ils dansaient le dimanche » elle redonne des couleurs à ces archives ouvrières de la banlieue lyonnaise.

Et en refermant ce livre vous aurez envie de prendre le tramway pour rejoindre ce territoire de Vaulx-en-Velin au passé industriel riche de vies oubliées. Ainsi du livre au terrain, vous aurez visité un même patrimoine. Celui de la mémoire ouvrière lyonnaise, celle de l’autre soie.

Paola Pigani "Et ils dansaient le dimanche" éditions Liana Levi

 

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