Violences policières : "C'est tout un système qui est défaillant" pour Sébastian Roché, spécialiste police et sécurité

Sébastian Roché, directeur de recherche au CNRS et enseignant à Sciences-po Grenoble, était l'invité d'"Entre-deux", ce jeudi, sur France 3 Rhône-Alpes. Ce spécialiste des questions de police et de sécurité alerte sur l'urgence qu'il y a à redéfinir une doctrine du maintien de l'ordre en France.

"La Police nationale navigue sans cap et sans compas", pour Sebastian Roché.
"La Police nationale navigue sans cap et sans compas", pour Sebastian Roché. © F3RA

Alors que le débat fait la Une de l'actualité depuis plusieurs semaines - avec la contestation de l'article 24 de la proposition de loi de Sécurité globale, relancée par différents événements violents - Sebastian Roché revient sur les problématiques du maintien de l'ordre. Son travail, centré sur les violences policières, a notamment été développé au moment de la crise des gilets jaunes (article publié dans la revue Esprit en janvier 2020).

"L'expression de "violences policières" a gagné sa légitimité dans le débat public", explique-t-il. "On n'a pas occasionnellement une violence d'un policier. On a de nombreux policiers qui sont violents dans de nombreuses circonstances, et ça s'est répété dans le temps". Pour ce criminologue de formation et spécialiste de la sécurité publique, "il y a donc bien une organisation qui dysfonctionnne : la Police nationale, son commandement, son encadrement, son système de contrôle..."

Défaillance politique

A la question : comment en est-on arrivé là ? Sébastian Roché répond : "Il y a d'abord eu l'introduction des LBD (NDLR : lanceurs de balles de défense) et leur généralisation à partir des années 2000 par Nicolas Sarkozy... La deuxième étape, c'est lorsqu'on fait intervenir des personnes dont le travail est d'interpeler les malfaiteurs, dans des manifestations qui rassemblent un public très hétérogène : des adolescents, des étudiants, des mères de famille, des infirmières, des petits patrons... On utilise alors des armes qui sont faites pour les criminels dans des contextes où il y a des gens, comme vous et moi, qui ne sont pas contents... Certes, il y en a d'autres qui sont plus radicaux - les black-blocks - mais ceux-là n'ont pas été touchés".


A l'appui de cette description, il y a l'actualité : à Lyon, ce jeudi 10 décembre, doivent être jugés devant le tribunal judiciaire, deux policiers de la BAC poursuivis pour "violences en réunion par personnes dépositaires de l'autorité publique" à l'encontre d'Arthur, un jeune homme de 23 ans, tabassé en marge d'une manifestation contre la réforme des retraites en décembre 2019. (NDLR : le procès a été renvoyé au 23 février 2021).

Encadrement fautif

"Je ne jetterai pas la pierre sur tel ou tel individu", tient à préciser le sociologue. "Mais lorsque les agents envoyés sur du maintien de l'ordre ne portent pas leur numéro d'identification et qu'on n'exige pas qu'ils le portent, il y a un problème d'encadrement local qui ne fait pas son travail. Et lorsqu'à la suite du mouvement des gilets jaunes, le ministre de l'Intérieur va remercier, décorer, promouvoir des policiers responsables de violences, il y a un autre problème."
 


L'actuel ministre de l'intérieur, Gérald Darmanin, a listé les "7 péchés capitaux" de la Police nationale : formation insuffisante, encadrement défaillant, moyens trop justes, IGPN pas suffisamment efficace, sous-effectif du maintien de l'ordre, divorce avec la population. Sébastian Roché ne le suit pas dans son diagnostic. Pour le chercheur, le problème se situe à un autre niveau : "La police nationale est une organisation qui n'a pas de stratégie - est-ce qu'on veut l'ordre public ou la paix publique, - et qui n'a pas d'instruments pour la guider. Par exemple, la police ne sait pas définir la qualité du service rendu, donc elle ne peut pas la contrôler".

Concernant les moyens supplémentaires, réclamés par les policiers et leurs représentants syndicaux, l'enseignant estime qu'il s'agit d'une fausse bonne idée : "La France a déjà plus d'agents que la moyenne des pays de l'Union européenne, donc c'est un élément secondaire."

L'article 24 : un fourvoiement

Face au tollé suscité par l'article 24 de la loi de sécurité globale, Sébastian Roché ne fait pas mystère de son point de vue. Pour lui, la volonté de pénaliser de la diffusion malveillante de l'image des policiers, c'est tout simplement "une grosse erreur !... Comment avoir réussi à mobiliser 500 000 personnes dans 70 villes de France sans s'être trompé ?... Les démocraties avancées ne limitent pas le droit des citoyens à s'informer eux-mêmes, ni le droit des journalistes à nous informer. Pour quoi ? Parce que la démocratie est fondée sur la délibération, et empêcher cette discussion en interdisant d'y verser des preuves, c'est très dommageable."

Plutôt qu'une réécriture, notre invité prône un retrait pur et simple de l'article 24 : "Il faudrait s'aligner sur la Finlande, le Danemark : des pays qui garantissent les droits de la façon la plus complète possible. Ceci dit, je ne prétends pas que c'est facile de reconnaître qu'on s'est trompé." 


Pour mette fin à la polémique autour des forces de l'ordre, le président de la République souhaite organiser un "Beauvau de la sécurité", du nom de place où se situe le ministère de l'Intérieur... "Toutes les initiatives qui contribuent à rouvrir ce débat sur les violences policières, sur le racisme dans la police, ou sur la corruption de certains policiers, me paraissent utiles", insiste Sebastian Roché. "Mais pour débatte, il faut assurer une grande diversité des participants : les associations de victimes de la police, les organisations professionnelles policières, les élus locaux, les universitaires spécialistes, les avocats... Il faut que ce soit inclusif."

Cette vaste concertation visant à reformer la police pourrait se tenir dès janvier 2021.




 

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