"Ce que j'aime, c'est choisir du bois, le façonner et créer un son" : Océane Mangeot, luthière en pays de Savoie

Publié le Mis à jour le
Écrit par Cécile Mathy
Océane Mangeot dans son atelier de Serrières-en-Chautagne.
Océane Mangeot dans son atelier de Serrières-en-Chautagne. © France 3 Alpes / Cécile Mathy

Depuis cinq ans, Océane Mangeot exerce son art près d'Aix-les-Bains. La jeune femme est l'une des rares luthières des Pays de Savoie. Depuis peu, elle a déménagé en Chautagne pour se consacrer davantage à la création, tout en maintenant une activité de restauration d'instruments anciens.

C'est un travail de patience et de précision, une entreprise minutieuse de guérison. Et le traitement ne s'impose pas toujours de lui-même, au premier coup d'oeil. Il faut aller sonder l'âme de l'instrument pour comprendre son histoire et lui redonner un avenir.

Dans son atelier de Serrières-en-Chautagne, Océane Mangeot est penchée sur un violon ancien, vieux de plus d'un siècle. Elle doit réparer la table d'harmonie, fendue dans sa partie basse.

"Comme la fracture est très ancienne, il manque du bois, donc il va falloir insérer des petits copeaux de bois tous fins pour récupérer une surface bien lisse et faire des raccords de vernis", explique la luthière.

"C’est intéressant parce que l’instrument a un vécu. Le jeu, c’est d’essayer de faire disparaître complètement la cassure, donc il faut retrouver à la fois les reflets du bois, à la fois la couleur du bois, le vernis, etc… Ce qui est plaisant dans la restauration, c'est que l'on peut arriver à des résultats où on ne voit plus rien du tout", poursuit-elle.
 


Des bois rares et précieux comme matières premières

Depuis quelques mois, Océane Mangeot s'est installée à la campagne, sur les hauteurs du lac du Bourget. Elle a quitté Aix-les-Bains où elle avait son atelier depuis cinq ans pour se retirer au calme, et pouvoir mener à bien davantage de projets de création d'instruments.

"Ce que j’aime vraiment c’est partir de rien du tout, de quelques planches, passer du temps à choisir les bois, s’en inspirer, façonner chaque pièce, les assembler et à partir de là, créer un son. Quand on fait de la création, on est plus libre, on peut laisser parler notre personnalité".

Tout part donc de ces planches de bois brutes, loin d'être choisies au hasard. Pour le dos de l'instrument, la couronne d'éclisses, le manche et la tête, Océane utilise de l'érable flammé venu des Balkans, "pour les mouvements du bois qui se reflètent à la lumière".

Pour la table d'harmonie, la luthière travaille de l'épicéa. "C'est de l'épicéa de résonance. C’est un bois caractérisé par ses grandes veines très droites et c’est un bois qui sert surtout à l’acoustique de la table d’harmonie, et aussi à l’âme, la barre et les pièces intérieures du violon. Ce sont des bois très luxueux. Ils ne doivent pas avoir de défaut. Il ne doit pas y avoir de résine, il ne doit pas y avoir de nœuds, les veines doivent être très régulières et très droites".
 


Formée dans le berceau de la lutherie, à Crémone, en Italie

Ces bois poussent d'ailleurs sous surveillance dans le nord de l'Italie, en Suisse ou dans le Jura. Ils sont coupés à des périodes très spécifiques et doivent être stockés pendant un minimum de sept ans pour éviter toute déformation. "Il ne faut plus que le bois travaille car une fois assemblé, ça pourrait se fracturer".

Et pour que la table d'harmonie soit...harmonieuse, elle est fabriquée à partir de deux planches d'épicéa, jointées au centre "pour que les veines soient symétriques".  

"Chaque bois est différent et a un poids spécifique. On peut aussi calculer la vitesse de transmission des ondes en fonction des bois et ce sont tous ces paramètres que l’on associe", indique la trentenaire.

Une science de l'acoustique et un savoir-faire que la jeune femme a acquis en Italie, dans la Mecque de la lutherie, à Crémone. 

"C’était une chance, c’était vraiment très enrichissant parce qu’on est immergé dans le monde de la lutherie", raconte Océane. "C’est une ville où tout tourne autour de la lutherie. Dans une ville aussi grande que Chambéry, il y a plus de 500 ateliers, sans compter l’école, et le musée. Donc on se forme à l’école mais aussi à l’extérieur, c’est très très riche", dit-elle.
 


Séduire les musiciens

Cette passion lui est venue un peu par hasard. Enfant, Océane jouait de la guitare.

"Déjà petite, je passais beaucoup de temps à entretenir ma guitare, j’aimais bien ça. Ensuite, on m’a donné un vieux violon et j’ai eu l’occasion d’aller chez un luthier et c’est comme ça que j’ai eu le premier contact avec ce métier", se souvient-elle.

"J’aime travailler le bois, le côté manuel et la variété des tâches qu’on doit faire : le contact avec les musiciens, rechercher le son, c’est une partie qui est assez intéressante".

Un travail de longue haleine. Il faut à Océane au moins deux mois pour fabriquer un violon de A à Z, à considérer qu'elle s'y consacre à temps plein, et plus de quatre mois pour un violoncelle. 

Au quoitidien, elle fait aussi beaucoup de réparations d'archets. 

"Cela représente la part de contact avec les musiciens, de rencontre avec les clients. Souvent, ils viennent une première fois pour remécher leur archet, et éventuellement ensuite pour un instrument". 

Denis Gormand qui enseigne le violoncelle à Aix-les-Bains est venu pour son archet. Dans la boutique d'Océane, le violoncelle que la jeune femme a fabriqué est exposé. Le musicien professionnel ne résiste pas à l'envie de l'essayer. 
 


"Le luthier, c'est comme son médecin : on a un luthier-traitant"


"Il a de beaux graves, il est bien équilibré", analyse Denis Gormand. "On aime bien trouver des sonorités différentes et un luthier qui commence c’est toujours intéressant de savoir comment il travaille et d’essayer de nouveaux instruments", dit-il. "Je trouve que ce qu'Océane fait, c’est déjà très très bien parce que la lutherie c’est de l’art, il faut des années et des années et quand c’est déjà bien quand un luthier commence, ça promet d’être très très bien par la suite".

Océane doit se faire une place dans le monde la lutherie et faire connaître son art. "Il faut s’investir pour aller à la rencontre des musiciens parce qu’ils ont beaucoup de choix, entre les violons de facture d’aujourd’hui, ils ont aussi le choix d’acheter des instruments anciens".

"On a une fidelité", renchérit Denis Gormand. "Le luthier c’est comme son médecin. On a un luthier traitant parce que c’est celui qui connaît votre instrument, il connait ses défauts donc il sait ce qu’il va devoir faire dessus pour l’arranger".

Comme les musiciens, chaque luthier a sa personnalité, une manière bien à lui d'interpréter la partition de la création. Véritables oeuvres d'art, les violons fabriqués par la luthière valent plus de 10 000 euros, les violoncelles environ le double. 

A titre de comparaison, les violons d’exception fabriqués par Antonio Stradivari ou Giuseppe Antonio Guarneri peuvent valoir plus d'un million d'euros.

"Ce que l’on recherche, c’est déjà de faire quelque chose que l’on défend et que l’on est fier d’avoir fait", conclut Océane Mangeot. "Si cela plait à des musiciens, on est d'autant plus content".

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