"Le degré d'incertitude augmente" : les guides de haute montagne face aux enjeux du changement climatique

Le modèle de l'alpinisme construit depuis les années 1950 semble remis en cause par le changement climatique. Éboulements, fontes des glaciers... Les professionnels de la montagne et notamment les guides réfléchissent à l'adaptation de leurs pratiques sous l'effet de l'accélération de ces phénomènes, ce dimanche 5 novembre dans Dimanche en politique sur France 3 Alpes et France 3 Rhône-Alpes.

Chutes de séracs, recul des glaciers, éboulement de parois rocheuses, crues soudaines des torrents de montagne : les Alpes muent sous l'effet du changement climatique. Cet été, des refuges ont dû être fermés, des itinéraires de randonnée déviés et des accidents mortels ont à nouveau eu lieu en montagne, provoqués par des chutes de pierres.

A l'été 2022, le risque était si important, que les guides avaient décidé de ne plus emprunter le couloir du Goûter sur la voie classique d'accès au mont Blanc. 

"C'est, par définition, un milieu qui est très changeant et très fluctuant et qui répond très vite par rapport au changement du climat. On a vécu, déjà, au cours des siècles passés, des petits âges glaciaires et des périodes de réchauffement, puis de nouvelles périodes de refroidissement beaucoup plus courtes, donc la façon de fréquenter la haute montagne est en perpétuelle évolution et elle s'adapte à la réalité du terrain", estime Dorian Labaeye, président du Syndicat national des guides de montagne (SNGM).

"Mais ce que l'on observe depuis 20 à 30 ans, c'est une accélération de la fonte et, du coup, l'impact sur les itinéraires est plus fréquent et plus important", ajoute-t-il. 

Apparition de crevasses, dénivelé accru, les courses deviennent plus techniques

"Les courses les plus affectées sont celles qui sont en neige ou qui sont dites mixtes, qui alternent entre des passages glaciaires et des passages rocheux", complète Xavier Cailhol, aspirant guide et doctorant en géographie, spécialiste de l'impact du réchauffement climatique sur la pratique de l'alpinisme.

Ainsi, l'an dernier, une immense crevasse de plus de 150 mètres de long est apparue juste sous le mont Blanc, sous l'arête des Bosses. Les guides les plus âgés sont formels : ils n'avaient, jusqu'ici, jamais vu de crevasse à cet endroit.

"C'est surprenant parce que c'est très très rapide et surtout dans des dimensions très importantes. Si c'était un phénomène cyclique, cela se serait déjà produit. Là, cela ne s'est jamais produit donc on commence à pouvoir dire, de plus en plus, que c'est lié au changement climatique", indique Xavier Cailhol.

Faire avec "une nouvelle réalité dont le degré d'incertitude est plus élevé"

"La couverture nivale, la neige qui est sur le glacier, qui vient boucher les crevasses en faisant des ponts de neige, se retire de plus en plus tôt en saison. Certaines années, on ne peut plus pratiquer des glaciers car les crevasses sont infranchissables, ça change assez radicalement", continue-t-il.

La Mer de glace reste l'un des exemples les plus visibles et les plus emblématiques. Le niveau du glacier a fortement baissé, l'itinéraire des alpinistes se voit gonflé de dénivelé supplémentaire pour descendre et traverser le glacier puis remonter.

A certains endroits, le passage n'est tout simplement plus possible. "Le pilier Bonatti, dans la face ouest des Drus a disparu" poursuit Xavier Cailhol, tout comme "l'école de glace des Bossons", la langue terminale du glacier des Bossons à Chamonix qui permettait aux alpinistes de s'entraîner.

"Il y a en tout 25 processus qui viennent affecter les itinéraires d'alpinisme qui sont liés au changement climatique", assure le guide-géographe. 

"Une nouvelle réalité" comme la décrit Dorian Labaeye qui oblige les guides à faire évoluer leurs pratiques, leurs techniques, leur rôle et leurs savoir-faire.

Les guides sont-ils amenés à se transformer en scientifiques ?

"Dans cette nouvelle réalité, le degré d'incertitude augmente", estime le président du Syndicat national des guides de montagne. Ainsi certaines voies "mythiques" deviennent plus techniques ou plus longues. 

A l'instar de Xavier Cailhol, de plus en plus de guides endossent également la casquette de scientifiques, en prise constante avec leur champ d'étude. 

"Pratiquer l'alpinisme, cela répond à un besoin d'évasion, d'émerveillement, une volonté d'exploration, de se connaître soi-même et il y a une dimension touristique et économique. Mais, par notre présence sur ces lieux d'altitude au quotidien et par le fait d'être répartis sur le territoire de haute montagne toute l'année, on peut témoigner des processus d'évolution du milieu, liés au changement climatique", déclare le président du syndicat des guides.

"Cela nous permet d'apporter des observations complémentaires à ce que font les scientifiques et qui viennent nourrir la prise de décision sur des problématiques de sécurité publique, pour les infrastructures en aval ou pour les populations", assure-t-il.

Il estime que son métier va se transformer pour évoluer, encore plus, vers de l'éducation à l'environnement auprès des clients, du public et des autres acteurs de la montagne.

Mettre en place une nouvelle coopération sur le terrain

En mai dernier, le syndicat des guides, la mairie de Chamonix et la Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM) ont organisé les Rencontres internationales de la montagne et de l'alpinisme, pour réfléchir au nouveau modèle de pratiques à mettre en place face au réchauffement climatique.

"Il y a besoin de plus de coopération, une coordination entre tous les acteurs : un gardien de refuge va être quelqu'un qui va rester sur le lieu en permanence, qui va pouvoir faire la transmission ; le guide va aller chercher les informations un peu partout ; l'alpiniste amateur va aller dans des courses que les guides ne fréquentent pas forcément... Et, tout cela, si on arrive à faire travailler tout le monde ensemble, en symbiose, on aura une vue d'autant plus large, d'autant plus complète et d'autant plus objective de ces évolutions", assure Dorian Labaeye. 

Une chose est certaine pour les deux professionnels : le modèle de l'alpinisme construit au sortir de la Seconde Guerre mondiale "est remis en cause par le changement climatique".

Hors de question pour autant de ne plus tutoyer le royaume des cimes. Face au danger accru, il faut changer de paradigme, mais ne pas renoncer à explorer les sommets. Les guides se voient, plus que jamais, comme des sentinelles des Alpes.

  • Retrouvez l'intégralité des interventions de Xavier Cailhol et de Dorian  Labaeye dans l'émission Dimanche en Politique, ce 5 novembre à 11h26, sur France 3 Alpes et France 3 Rhône-Alpes.

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