En Savoie, chroniques d'un confinement d'en haut : Les acolytes anonymes - 45e jour

© Laurent Guillaume / FTV
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Laurent Guillaume, présentateur du Magazine de la Montagne depuis plus de 20 ans, propose tous les jours ses "chroniques d’en haut" en attendant la fin du confinement. Il raconte avec authenticité et parfois humour le quotidien des habitants de sa vallée et évoque des souvenirs de tournages.

Par Laurent Guillaume

C'est à Valloire, commune située en Maurienne (Savoie) que Laurent Guillaume passe cette période de confinement, dans un hameau perdu situé à 1 700 mètres au dessus de la station. Ici, l’isolement est dans la nature des choses. 

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Puisque hier il ne s’est rien passé ici, sauf une balade à la tombée du jour autour du hameau baigné par une incroyable lumière finissante après les averses, sauf la dégustation d’un velouté de choux fleurs à la crème maison devant la cheminée, sauf la découverte du vrai nom de ces « morilles» qui n’en sont pas vraiment (on les appelle des verpes) mais dont les qualités gustatives ne sont pas remises en cause, je disais que puisqu’il ne s’est rien passé, je vais me reconcentrer sur quelque chose qui restera dans nos mémoires de confinés : les joies de l’audioconférence entre collègues à France 3, « l’audioconf » pour les habitués. Elles ont été une découverte pour beaucoup de gens forcés à se mettre au télétravail. 

Au début l’audioconf ressemble à une réunion des A.A…

L’idée, peu excitante depuis le bureau quand il s’agit de causer avec des collègues éloignés, devient beaucoup plus plaisante dès lors qu’on est chez soi, planqué derrière ses écouteurs, en pyjama ou training (dans le meilleur des cas) la barbe hirsute, le cheveu indécis et l’haleine incertaine. Pouvoir parler de choses sérieuses avec le rédacteur en chef en se grattant ce qu’on veut est une petite victoire sur la pesante condition du confiné. Au-delà de ces mesquines considérations, l’audioconférence quotidienne ressemble, au moins au début, à une réunion des alcooliques anonymes : "Salut ! C’est Alain… ". Et les autres de répondre en chœur : "Bonjour Aaaaaaaalain…!". Et ainsi de suite. Et comme parfois on est une petite trentaine, ça peut durer... On apprend vite à préparer son café avant ou à naviguer chez soi avec le smartphone dans la poche, les écouteurs dans les oreilles et le doigt sur la bouche destiné à informer la maisonnée que là, on bosse et qu’il ne faut pas dire de conneries parce que le micro est ouvert. 

Le problème, c’est lorsqu’il est question de vous au moment où vous vous approchez de la cafetière parce que vous avez besoin d’un second café nécessaire pour assurer la connexion des derniers neurones récalcitrants. Comme il faut être sur le coup, pas question de fermer le micro, mais un vrai dilemme se pose alors : "A quel moment vais-je pouvoir appuyer sur le bouton suffisamment discrètement pour qu’ils me croient concentré alors que je lorgne sur mon café et que si je le fais couler là, ça va faire un bruit vraiment trop chelou ?" Je vous épargne d’autres détails, difficile de vous faire un dessin, mais cette situation se transpose aisément lorsqu’il s’agit de soulager un besoin naturel, avec un enjeu autrement plus stressant. Voilà pourquoi l’audioconférence est souvent préférable à la visioconférence.

De l’art de prendre la parole en audioconf et de tenter des blagues…

Ces questions personnelles enfin réglées, les discussions peuvent se poursuivre. Et il faut bien admettre que, malgré la distance, on se sent bizarrement plus proche de chacun. On a tout le monde dans les oreilles et même ceux qu’on avait jusqu’ici un peu dans le nez deviennent plus sympathiques avec cette étrange proximité. Plus sérieusement : l’éloignement crée du lien. On ne dit pas les mêmes choses en audioconf qu’en réunion. Avec une différence cependant : le risque redoutable  de se prendre un vent pitoyable !  Balancer une blagounette de fond de court est un art difficile : il faut trouver le bon créneau, celui d’un silence éphémère, et glisser le scud sans bafouiller en espérant qu’aucun autre ne sera plus vif, ce qui mène, le cas échéant, à la pénible nécessité de devoir répéter la blague que personne n’a entendu correctement, et donc, se prendre un bide phénoménal. D’ailleurs, la fréquence des blagounettes balancées en audioconférence baisse avec le temps et surtout avec l’expérience. Il faut un sacré courage pour recommencer après avoir entendu un long blanc désabusé juste après le dernier mot, suivi par le "…Okayyy…", tout aussi désabusé du rédacteur en chef qui enchaine sur un autre sujet.

L’art de la prise de parole en audioconf, qu’il s’agisse de participer utilement ou de raconter des conneries pour détendre les hypocondriaques et rappeler que le Covid-19 ne s’attaque pas aux zygomatiques, est un exercice de haut vol. On apprend vite à préempter les quelques silences disponibles - qui sont autant de créneaux dont la rareté est proportionnelle à l’envie qu’ont certains de manifester le fait qu’ils sont encore en vie - ou, le plus souvent, fort des expériences passées, de la fermer. On apprend également la concision : le temps de cerveau disponible n’est pas infini, surtout quand on lorgne devant la machine à café, que les griffes du chat s’attaquent à vos orteils, ou que les gamins jouent au mécano avec les tartines de miel !

Penser à couper le micro !

L’autre apprentissage concerne le petit bouton en haut à droite ou à gauche selon le modèle utilisé, sur le clavier du téléphone : le truc qui coupe le micro. Tout le monde a appris à s’en servir peu de temps après avoir dévoilé sa liste de courses à toute la boîte, engueulé son chat,  pourri ses gamins devant le patron, ou s’être ouvertement moqué d’un collègue qui vous répond ensuite directement dans les petites oreillettes. Enfin, enchaîner les audioconférences avec des personnes différentes, puis se rendre compte un peu tard qu’on est en train, avec des copines, de parler sans filtre de ce qui nous a gonflé à la réunion, tout en étant restés connectés avec l’ensemble du groupe alors qu’on se croyait en petit comité est quelque chose que l’on ne fait qu’une fois…
© Laurent Guillaume / FTV
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Ajoutez à cela un sérieux handicap, le rédacteur en chef a le même prénom que moi. Vous n’imaginez pas le nombre de fois où j’ai sursauté en entendant "Au fait, Laurent…" pile au moment  où je suis en train de me faire à bouffer, de m’allumer une clope sur la terrasse, ou encore de ramasser des morilles… Sans oublier toutes les autres situations de la vie quotidienne évoquées plus haut !

Pour autant… Depuis près de sept semaines ces audioconférences quotidiennes nous font du bien. Et si elles sont parfois longues et répétitives, elles ont le mérite de créer les liens dont on parlait au début. Outre les indispensables informations générales sur les perspectives d’organisation du service en télétravail et la diffusion des audiences, on prend aussi des nouvelles de chacun et l’on se surprend à se demander « Quel temps  fait-il chez vous ? », question à ne pas poser en réunion dans une même pièce au risque d’avoir l’air très con. 

La même chose l’image en plus ! 

Il y a les audioconfs et les visioconfs … La même chose mais avec l’image ! Lorsqu’il s’agit de parler avec l’équipe de Chroniques d’en haut, pas de souci : on y va comme on est parce qu’on en n’est plus à ça près ! Il faut dire que se croiser au réveil dans les hôtels depuis plus de 20 ans a fait baisser le niveau d’exigence vestimentaire et esthétique sur le look du petit matin. Mais la visioconférence avec les grands chefs exige une tenue sinon correcte, au moins une tenue. Et c’est là qu’on constate les dégâts physiques chez les collègues, les blondes qui sont, en fait, brunes, et les conséquences abdominales de la sédentarité bien arrosée. Plus question de se laisser aller, à moins d’avoir une idée très précise de ce que permet de voir le cadre de la petite fenêtre dans laquelle vous apparaissez aux yeux des autres. Et encore, on peut être bien mis en haut : petite chemise, mèche rebelle recollée, tête d’enfant de chœur et s’apercevoir quand on se lève pour aller chercher une bière que le bas est toujours en mode confinement. Ça, on le réalise en voyant l’expression consternée du patron qui découvre votre caleçon léopard et vos pantoufles à tête de chien quand vous revenez d’une virée dans le frigo une bière à la main !

Et concernant les blagounettes, il est plus facile d’en balancer une en visioconférence qu’en audioconférence. D’abord parce qu’à la tête de vos collègues vous arrivez à savoir si c’est le moment ou pas, ensuite parce qu’on devine un peu si les autres suivent ou pas. Celui qui fait semblant d’écouter n’est pas un danger pour celui qui s’apprête à balancer une vanne, car il ne prendra pas la parole au premier silence, le champ restera donc libre. Tel un pêcheur qui fixe son scion à Sion, uniquement s’il pêche en Suisse, le blagueur peut ferrer à bon escient et tenter d’attraper du gros, le Graal étant de faire sourire le patron pour peu qu’on soit un tantinet fayot. Enfin, la visioconférence est rassurante pour tous ceux qui pratiquent le second degré, leur propre sourire goguenard permettant à l’interlocuteur de percevoir instinctivement la façon dont il faut recevoir la vanne. Un atout précieux en cas de prise de risque, surtout avec le patron et surtout  s’il n’a pas apprécié d’être assimilé à la pêche au gros.

Bref, sinon, on bosse quand même vachement. 

Et on s’aime tous bien quand même !

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