Musique : Nona et ses filles, la bande-originale de la série composée par Philippe Jakko

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Écrit par Sophie Hienard et Rachel Rodrigues

Avec Nona et ses filles sur Arte, le compositeur de Besançon Philippe Jakko signe une bande-originale mi-jazz mi-baroque et consacre sa carrière dans les musiques de films.

Les plaintes des violons s’étendent, au gré des archets. Puis les notes de piano lancinantes résonnent, avec inquiétude. La mélodie se déploie, petit à petit, laissant transparaître des motifs inspirés de Bach. Le morceau écrit par le compositeur Philippe Jakko, soutient avec force l’accouchement de Nona, 70 ans, interprétée par Miou-Miou, dans la nouvelle série d’Arte Nona et ses filles diffusée les jeudis 2, 9 et 16 décembre.

Cette militante féministe, à la tête du planning familial de La Goutte d’Or à Paris, ne s’attendait pas du tout à revivre une maternité. Elle, qui était déjà mère de triplées. Ses trois filles, désormais âgées de 44 ans, décident de s’installer avec leur mère pendant sa grossesse. Cette trame en neuf épisodes, imaginée par Valérie Donzelli et Clémence Madeleine-Perdrillat, est sublimée par la musique du compositeur bisontin Philippe Jakko.

Des influences baroques aux touches de jazz

De son intérieur londonien, nous ne retiendrons que les volets. Les seuls éléments entourant son visage, sur l'écran d'ordinateur. Philippe Jakko nous accorde quelques minutes pour un entretien en visioconférence.

Philippe Jakko écrit avec des notes, ce que Valérie Donzelli compose avec des mots : une histoire. « C'est une narration musicale ! », corrige le compositeur de musique de film. Après avoir ses classes au conservatoire de Besançon, puis à Lyon et Paris, le Bisontin s'est exilé en Grande-Bretagne pour composer. « Je ne connaissais pas de cinéastes à Besançon ; il fallait que je quitte la Franche-Comté pour trouver un travail dans ce secteur», reprend-il. Un départ... et des rencontres. Comme celles de Michel Boujenah, Rodolphe Tissot ou encore Dominic Burns en Angleterre et Frederik Duchau aux Etats-Unis, et composent pour eux. Et surtout, il croise la route de Valérie Donzelli.

Des collaborations et des succès

« Je connais Valérie Donzelli depuis plusieurs années. Nous avons travaillé ensemble en 2013 pour un film sur Arte, puis il y a deux ans pour "Notre-Dame", détaille-t-il. Et nous nous retrouvons pour sa nouvelle série. » Une collaboration qui dure, qui connaît des succès. Que d'amour obtient en 2015 le prix de la meilleure musique Tv internationale aux Jerry Goldsmith Awards. La musique de Nona et ses filles est nominée pour le prix Sacem au festival Séries Mania en 2021.

Le compositeur et la réalisatrice se sont retrouvés autour de leurs inspirations partagées : « Nous avions une passion commune pour la musique baroque du XVIIIe siècle, mais aussi pour le jazz des années 60-70 », reconnait-il. Un goût que les deux ont voulu insuffler à la série Nona et ses filles. Le compositeur reprend : « Il fallait donner un côté intemporel. » .

Une bande originale fragmentée dans toute l'Europe

S'ajoute pour le projet de Valérie Donzelli, le travail à distance : « Tout s'est déroulé avant et pendant le premier confinement. Valérie était à Paris, et moi à Londres, raconte le musicien. Nous ne savions pas encore quand le tournage pouvait avoir lieu. » Même l'enregistrement s'est déroulé entre la Grande-Bretagne, la France et la Macédoine... avec des amis comtois et bourguignons. « Comme je ne savais pas comment nous allions faire, j'ai choisi des amis, que je connaissais bien. Je leur ai demandé s’ils pouvaient s’enregistrer chez eux. Chacun séparément. » 

De fil en aiguille, le morceau se tricote doucement. « Tout le monde m'a envoyé sa "copie" !, rit-il. Et puis, j'ai centralisé tout ça. Et on a même enregistré l’orchestre à distance, aussi, en Macédoine, en Europe de l’Est. » Philippe Jakko le garantit : « C'est une bande originale 100% confinement-pandémie-covid ! »

L'éponge, le caméléon

Composer pour des séries ou des longs-métrages, c'est donc puiser son inspiration au gré des mouvements d’un tournage. Comme après la visite des décors, pour Philippe Jakko : « Quelques jours avant le tournage, j'ai pu voir les charpentiers à l'œuvre. Et j'ai été frappé par les papiers peints. De vieux papiers peints, fabriqués par la décoratrice, de manière à donner une ambiance surannée. Très années 70. Car Miou-Miou était une ancienne féministe à cette époque, et son appartement n'a pas bougé depuis. » 

Comment retranscrire avec exactitude la pensée, la volonté de la réalisatrice à travers des mélodies ? « C'est le rôle d'un compositeur : une éponge, un caméléon qui va essayer de ressentir ce que le réalisateur veut, mais aussi ce que les personnages et le film dégagent. Puis de le concentrer et le digérer, et de le ressortir avec sa patte personnelle. »

De la chanson à la musique de film

Rien à voir avec sa vie d'avant, lorsque le compositeur travaillait pour une maison de disques. Philippe Jakko l’explique : « Une chanson, vous devez faire quelque chose qui dure 3 mn. Il suffit de trouver un refrain qui se retient et un beau petit arrangement pour que le style soit rigolo, plaise. Et c’est tout, c’est une sorte de miniature, où l’on concentre tout en 3 minutes, et même pas, parce qu’un refrain, ça dure 20 secondes. » Très vite, le compositeur a été attiré par la musique de film lors de ses études, au point de faire une thèse sur la narration musicale…qu’il ne finira jamais !

« La musique de film, c’est complètement différent. On a une heure et demie pour construire des thèmes, pour les amener là où on veut, reprend le Bisontin, la voix ardente. C’est une construction de vraie composition, comme une musique classique, un opéra, une symphonie. Une vraie construction sur le long terme. Et pour cette série, j’ai même eu 4 heures et demie ! » Comme avec le personnage de Miou-Miou, la mère des trois filles, avec son « thème baroque », ou encore celui de Gaby, « un motif plus fleur bleue », car elle tombe amoureuse du maïeuticien de sa mère. Un travail d’écriture, et de narration, à orchestrer, pour, d’après Philippe Jakko, « tenter d’émouvoir et emmener les téléspectateurs, un peu plus loin pour retranscrire ce qu’on n’a pas totalement à l’image. »