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Classement Unesco des sites Le Corbusier : la chapelle de Ronchamp aurait perdu son “intégrité” selon les experts de l'ICOMOS

La chapelle de Ronchamp en Haute-Saône l'une des oeuvres de l'architecte Le Corbusier / © maxppp
La chapelle de Ronchamp en Haute-Saône l'une des oeuvres de l'architecte Le Corbusier / © maxppp

Tout est en bonne voie pour que l’UNESCO inscrive sur la Liste du patrimoine de l’humanité l’oeuvre architecturale de Le Corbusier soit 17 sites dans sept pays cependant les experts de l'ICOMOS mettent en cause l'"intégrité" du site de la chapelle de Ronchamp. 

Par Isabelle Brunnarius

Le 26 mai dernier, le ministère de la Culture annonçait que l’ICOMOS, le conseil international des monuments et des sites, recommandait l’inscription sur la fameuse Liste.

Une très bonne nouvelle ! Et le fruit d’un travail au long cours. Mais, à la lecture du rapport des experts qui sont consultés par le comité du patrimoine, une des conclusions a laissé pantois les propriétaires de la Chapelle Notre-Dame du Haut. L’ICOMOS met en cause « l’intégrité du site » depuis la construction du monastère des clarisses et de l’accueil des visiteurs par Renzo Piano.
Les experts recommandent aux Etats (en l’occurrence la France) d’»élaborer des mesures d’atténuation à court et à plus long terme pour traiter les impacts préjudiciables d’aménagements récents à Ronchamp et Molitor, y compris d’envisager la suppression des nouvelles constructions dans un délai défini ». Autrement dit, raser d'ici 20 ans le nouveau stade Jean-Bouin reconstruit en face de la maison du quartier Molitor à Boulogne et raser le monastère des clarisses et l’accueil des visiteurs !! 

Ce n’est qu’une recommandation et le comité qui doit se réunir à Istanbul à partir du 10 juillet, n’est pas obligé de donner suite à une proposition si radicale. Mais, elle ouvre de nouveau le débat entre partisans et opposants au projet construit par Renzo Piano sur la colline de Ronchamp.

Cela fait une dizaine d’années que les défenseurs de l’oeuvre de l’architecte emblématique du mouvement moderne se mobilisent pour cette inscription et ils ont déjà subi deux échecs. En 2009, le dossier a été renvoyé par le comité réuni à Séville puis en 2011 à Paris, la décision a été différée. À chaque fois, la notion de série était mise en cause.

Il s’agit donc de la 3e proposition d’inscription présentée à l’Unesco.
Le dossier déposé en 2015 a été revu de fond en comble pour tenter de répondre aux remarques des experts de l’ICOMOS lors des précédentes tentatives. C’est la Fondation Le Corbusier, basée à Paris, qui a été chargé de monter cette candidature internationale.

Pour être inscrite sur la Liste du patrimoine mondial, les sites doivent répondre à plusieurs critères. Les plus importants sont la valeur universelle exceptionnelle, l’intégrité, l’authenticité et les actions de sauvegarde et de conservation des sites.

Pour comprendre pourquoi les experts sont arrivés à une telle conclusion, il faut relire les précédents rapports de l’ICOMOS pour les candidatures de 2009 et 2011.


Dans le rapport de 2009, le projet commandé à Renzo Piano par l’association AONDH, propriétaire de la chapelle, inquiétait déjà les experts de l’ICOMOS en raison de son « impact potentiel sur l’ensemble plus large de la chapelle, de la colline et du paysage forestier ». À cette époque, il n’était pas encore construit.
Plus précisément, le rapport précisait que ce « projet majeur concernant un nouveau centre de visiteurs et un couvent près de la chapelle présente des risques pour l’intégrité du site, à cause d'interventions irréversibles qui pourraient avoir un impact sur les valeurs du site (y compris sur sa valeur spirituelle) ».

Une inquiétude qui n’empêchait pas les experts d’affirmer le rôle majeur de la chapelle dans l’œuvre de Le Corbusier : « La chapelle Notre-Dame du Haut contribue à un nouveau langage architectural abstrait. […] L’ICOMOS convient que Ronchamp est incomparable »

L’ICOMOS remettait en cause l’inscription en série des 22 sites dans six pays mais justifiait en revanche « d’envisager l’inscription de trois bâtiments individuels comme reflets des différents aspects de l’influence du mouvement moderne » à savoir Ronchamp, la villa Savoye à Poissy et l’Unité d’habitation de Marseille.

« Ces trois exemples sembleraient justifier d’envisager leur inclusion individuelle sur la liste du patrimoine mondial ».

En 2011, Le dossier de candidature s’est étoffé (plus de 1 600 pages !) et ne concerne désormais plus que 19 sites toujours dans 6 pays. Mais les experts réitèrent leur point de vue : les réalisations de Marseille, Poissy et Ronchamp sont « incomparables » et une inscription en série n’est pas « justifiée ». Idem pour leurs inquiétudes vis-à-vis de l’impact du projet Piano sur l’»intégrité du site ».

On peut lire la même phrase que deux ans auparavant :
« De nouveaux bâtiments dans un voisinage si proche, même s’ils sont en grande partie souterrains et dessinés par un architecte éminent, engendreront une tension avec l’atmosphère délicate de la chapelle et son environnement par leur simple présence et par les activités qui s’y tiendront. »
Et de souligner que « le projet a fait l’objet de nombreuses objections y compris de la Fondation Le Corbusier ».

Dans leurs conclusions, les experts recommandaient au comité de ne pas inscrire la série des 19 sites et proposaient à la France de soumettre des propositions d’inscriptions individuelles pour Ronchamp, Marseille et Poissy.

Réuni à Paris en 2011, le comité du patrimoine mondial avait donc suivi les experts en décidant de différer l’inscription pour « permettre aux Etats membres de répondre aux objections qu’ils avaient formulées.

Finalement, les recommandations du rapport 2015, ne sont qu’unes sorte de prolongement radical des inquiétudes exprimées lors des précédents rapports. En 2009 et 2011, il ne s’agissait que d’un projet, cette fois-ci les bâtiments sont bel et bien là.

« Ces nouvelles interventions ont fondamentalement transformé la relation à la chapelle avec son paysage telle qu’envisagée par Le Corbusier »
Autre grief, les experts estiment que des problèmes de conservation se posent à la chapelle de Ronchamp.

Malgré cela, l’inscription en série est désormais justifiée. Contrairement aux dossiers précédents, cette nouvelle présentation resserrée à 17 sites incluant désormais l’Inde, peut désormais refléter « non seulement l’évolution et l’influence du mouvement moderne, mais aussi la façon dont ces bâtiments participèrent à sa transmission autour du monde ».

Les débats d’Istanbul en juillet prochain seront certainement animés. Comment résoudre ce paradoxe ? La Chapelle est l’une des oeuvres les plus emblématiques de Le Corbusier, sa « valeur universelle exceptionnelle » est démontrée mais le critère d’»’intégrité » ne serait plus rempli. Ce qui reste matière à discussion. 

Le projet Piano atteint-il vraiment l’intégrité du site ? En 2008, une bataille avait déjà opposé les défenseurs et les opposants au projet. L’État avait tranché en validant très officiellement le projet en délivrant le feu vert nécessaire à sa construction, l'intégration du projet sur le site ayant été particulièrement travaillé. Aujourd'hui, 65000 visiteurs viennent chaque année sur la colline de Ronchamp pour découvrir l'oeuvre de trois architectes : Le Corbusier, Jean Prouvé et Renzo Piano. 

Les experts de l’ICOMOS ont beau s’être déplacés à Ronchamp, leur rapport est « truffé d’erreurs et d’approximations » pour reprendre l’expression de Jean-François Mathey, vice-président de l’association propriétaire de la chapelle. Le Comité du patrimoine va-t-il prendre en compte cette recommandation de l’ICOMOS alors que le dossier répond cette fois-ci aux attentes des experts ?

Si Jean-François Mathey a tenu à rendre public cette recommandation de l’ICOMOS c’est parce qu’il lui « semble grave de voir renaître une hostilité aussi sournoise que violente au sein de l’UNESCO » au risque de semer lui-même la zizanie à quelques semaines de la réunion d’Istanbul. Une prise de position qui sera certainement au coeur des discussions de la réunion de l’association des sites Le Corbusier prévue ce 8 juin à Paris. Les conclusions du rapport de l’ICOMOS sont justement à l’ordre du jour.


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