Retrouver l'Ukraine, "un espoir qui s'éloigne" pour ces familles réfugiées en Haute-Saône

Il y a deux ans, leur pays, l'Ukraine, était envahi par les soldats russes de Vladimir Poutine. Leana, Oksana, Dmytro ou encore Valeria ont alors choisi de partir, pour raisons de sécurité. Leur exil les a conduits jusqu'en Haute-Saône, où ils ont trouvé refuge. Mais le temps qui passe n'a pas effacé ni l'inquiétude, ni le désir d'un jour regagner la patrie d'origine.

Tous les mois, c'est une sorte de rituel pour Leana Kholorets : prendre la voiture depuis la commune de Gy, en Haute-Saône, pour gagner Marnay, 16 kilomètres plus loin. Pas une grande épopée, me diriez-vous, mais un trajet important à plus d'un titre pour l'Ukrainienne. Elle, partie il y a deux ans de Kiev, capitale d'un pays soudainement envahi par les hordes russes de Vladimir Poutine, rend visite à Valentina qui, comme elle, a dû laisser toute sa vie derrière elle pour fuir les bombes.

Une fois réunies, l'étreinte entre les deux femmes veut dire beaucoup. Certes, elles n'appartiennent pas à la même génération et leurs foyers, en Ukraine, étaient séparés par plus de 600 km. Mais aujourd'hui, unies par les mêmes origines et les mêmes déchirures, se voir, se parler, fait le plus grand bien. 

C'est terrible à dire, mais on s'est connu grâce à la guerre. La famille de Valentina est arrivé il y a deux ans, sans rien. Après trois mois en famille d'accueil, on leur a trouvé ce logement, pour leur bien-être.

Leana,

réfugiée ukrainienne en Haute-Saône

"J'habitais vers Kharkhiv, là où les combats faisaient rage" témoigne Valentina au micro de nos journalistes Pauline Gardet et David Martin. "Depuis 2014, je connais la guerre. Mais là, c'était terrible. Les Russes ont envahi mon village en février 2022. J'ai été cloîtrée chez moi pendant des semaines. J'ai donc décidé de partir, car je ne voulais pas devenir russe".

"Je ne pense plus à l'avenir"

La sexagénaire se lance donc dans un voyage d'une semaine, pour rejoindre sa fille et ses deux petits-enfants, déjà partis en France. Elle traverse la Lituanie, la Pologne, l'Allemagne, pour enfin atterrir à Marnay. "Je ne pensais pas rester plus de six mois" confie-t-elle. "Ici, ma fille a un travail, les enfants vont à l'école. C'est plus tranquille. Moi, j'apprends la langue difficilement. Mais pour une retraitée comme moi, c'est dur de s'intégrer. Je ne pense plus à l'avenir".

L'avenir, Oksana et son mari Dmytro, respectivement ethnologue et cartologue, l'imaginaient aussi bien différent. À Kiev, chez eux, près de leur famille. Malgré la guerre, ils sont restés plus d'un an après le début des combats. Avant de se résigner à partir, en février 2023. "Ça devenait trop dangereux" regrette Oksana. "Je parle un peu français, donc je me suis fait des amis. Grâce à eux, ça va mieux. Mais c'est difficile".

On n'aurait jamais imaginé partir comme ça, et tout laisser à Kiev. Là-bas, dans notre appartement, il reste la mère de mon mari, trop vieille pour bouger, et son frère. Notre vie là-bas nous manque. Mais on n'a pas le temps de pleurer.

Oksana,

réfugiée ukrainienne à Gy

Pour ne pas trop penser au pays, Oksana et Dmytro ont voulu continuer leur métier, pour s'occuper. "Nous aimons aussi beaucoup parler de l'histoire de l'Ukraine avec nos amis français" reprend-elle. "Ça intéresse les gens et ça les instruit. Mais on ne peut pas s'empêcher d'être triste, car on ne sait pas si on retournera à Kiev un jour. La guerre n'est pas terminée, et les bombardements peuvent venir de n'importe où".

Dans l'angoisse permanente

Cette ambivalence, entre le soulagement d'être à l'abri et la tristesse et la culpabilité d'avoir laissé son pays derrière soi, est quelque chose de très présent chez les réfugiés ukrainiens. La souffrance ne s'efface pas, bien au contraire. "On mène une vie d'inquiétude" souffle Leana. "J'ai toute ma famille à Kiev. Mes grands-parents, mes parents, mon frère, mes amis. On est dans l'angoisse de recevoir un message qui nous dit qu'il leur est arrivé malheur".

Je loupe des moments de vie familiaux forts. Des mariages, des naissances. Ce sont des sacrifices énormes. Mais la sécurité de mes enfants les vaut bien.

Leana,

réfugiée ukrainienne à Gy

L'histoire de Leana est, elle, particulière. Enfant, la quarantenaire avait été accueillie en voyage scolaire dans une famille d'accueil ici, à Gy. Une fois l'invasion russe débutée, ces derniers ont tout fait pour que Leana et sa famille viennent se réfugier en Haute-Saône. "Nous hésitions à partir" raconte la native de Kiev. "Mais ils nous ont convaincus et sont même venus nous chercher à la frontière. C'est le destin".

Depuis, Leana, qui maîtrise parfaitement la langue de Molière, fait figure de "maman" pour la communauté ukrainienne de Haute-Saône. Aujourd'hui, elle passe son temps à aider ses compatriotes, à intervenir dans des collèges, lycées et associations pour des traductions. Tout en veillant sur ses deux enfants, Sofia et Pavlo, partis avec elles.

"Ils sont très courageux" confesse-t-elle. "Même si ce ne sont pas des adultes, cela a été très brutal pour eux. Ils ont débarqué quelque part où ils ne connaissaient personne et ne parlaient pas la langue". Deux ans plus tard, les jeunes sont parfaitement bilingues, et intégrés. "J'ai même plus d'amis ici qu'à Kiev" sourit Sofia. "Et elles me soutiennent beaucoup. Malgré tout, ma famille me manque beaucoup".

"On est rentré dans une forme d'habitude"

Pourront-ils la retrouver un jour, cette famille. Si les enfants veulent y croire, Leana, elle, est plutôt pessimiste. "L'espoir diminue chaque jour" lâche-t-elle. "J'ai mes parents au téléphone. Ils me disent que c'est foutu. Les aides américaines et européennes sont moins nombreuses, les médias en parlent de moins en moins. On est rentré dans une forme d'habitude qui m'attriste énormément".

Une accommodation à l'inqualifiable, à une agression par la force ayant conduit à la diaspora de tout un peuple qui, malgré sa fuite, reste relié corps et âme à sa terre d'origine. Et pour qui ce conflit reste, chaque jour, chaque minute, chaque seconde, une actualité brûlante.