Alstom vendu à General Electric : retour sur un marché de dupes

Alstom et General Electric / © Thomas Padilla et Alexandre Marchi/Max PPP
Alstom et General Electric / © Thomas Padilla et Alexandre Marchi/Max PPP

Faut-il croire aux promesses des groupes industriels internationaux ? Aujourd'hui, les élus du Territoire-de-Belfort s'indignent de la promesse non tenue de General Electric qui s'était engagé à créer 1000 emplois en rachetant la branche Alstom. Mais pouvaient-ils vraiment y croire ? 

Par Isabelle Brunnarius et Jérémy Chevreuil

Les internautes ont largement repris la remarque de notre confrère Jéremy Chevreuil, soixante retweets en quelques heures : 
 


Un petit retour en arrière s'avère nécessaire pour éclairer ce jeu de dupes. Aujourd'hui, les élus LR du Territoire-de-Belfort demandent au gouvernement et au président de la République "d’anticiper ces évènements et de prendre toutes les mesures nécessaires pour préserver l’emploi à Belfort." Mais le monde politique pèse-t-il encore face aux multinationales ?

Avril 2014 : General Electric et Alstom s'accordent pour que la branche énergie d'alstom soit vendue au groupe américain. A cette époque-là, c'est gouvernement Valls qui dirige la France et Arnaud Montebourg est au ministère de l'économie. Mais, à l'Elysée, le dossier Alstom aurait été déjà sur la table. C'est ce que révèlent nos confreres de Mediapart.  La commission des affaires économiques de l'Assemblée nationale découvre qu' à l’automne 2012, Emmanuel Macron, alors secrétaire général adjoint de l’Élysée, a commandé  un examen des scénarios visant à faciliter le désengagement de Bouygues dans Alstom. Dès cette date, le démantèlement du groupe industriel est à l’étude. 
Le député LR Olivier Marleix faisait partie de cette commission et aujourd'hui il se souvient : 


En Franche-Comté, le rachat de la branche énergie d'Alstom par General Electric concerne plus de 5000 salariés des deux groupes. 

Le 28 mai 2015, Emmanuel  Macron se déplace à Belfort, cette fois-ci comme ministre de l'Economie. Il visite les usines Alstom et General Electric. Objectif : rassurer ou tenter de rassurer. 

"Belfort a un avenir industriel. Cet avenir industriel  fait partie d'abord des engagements pris de part et d'autres, et ces engagements sont suivis par le gouvermenent"

En septembre 2015, Damien Meslot, Cédric Perrin, Florian Bouquet se félicitent dans un communiqué de l’autorisation du rachat d’Alstom par General Electric. Les élus LR du Territoire-de-Belfort rappellent qu’ils ont soutenu cette option dès le début et que cela constitue une "une très bonne nouvelle pour Belfort et son territoire, synonyme d’avenir et représente un tournant pour le secteur industriel belfortain »

Le 30 octobre 2015, le PDG de  General Electric, jeffrey Immelt vient à Belfort pour "célébrer" le rachat de la branche énergie d'Alstom. C'est une page de l'industrie belfortaine qui se tourne. L'emblème de GE prend la place de celui d'Alstom. Selon la direction de GE, sur les 1000 emplois supplémentaires promis à l'Etat français, 310 postes doivent être créés sur le site de Belfort. 


En juin 2016, Belfort rit. Trois mois plus tard, Belfort pleure. Au printemps, GE annonce un investissment de 35 millions d'euros pour développer des turbines à gaz. Mais à la rentrée, c'est la douche froide. Cette fois-ci, c'est la branche transport d'Alstom de Belfort qui souffre. Alstom annonce brusquement la fin programmée de la construction de locomotives dans son site historique de Belfort. 

C'est un séisme dans le Territoire-de-Belfort. L'accord de rapprochement entre le constructeur ferroviaire français Alstom et la division transport de l’industriel allemand Siemens ont signé vendredi 23 mars 2018. Aprés la vente de son secteur énergie à GE, Alstom perd la maîtrise de son secteur transport.

Les difficultés vont s'enchaîner. En juin 2017, GE annonce sa volonté de créer une usine de 10 000 m2 dans le Territoire-de-Belfort. Mais, en novembre de la même année, GE affiche ses difficultés financières et annonce une restructuration. Le nouveau PDG de GE veut recentrer son groupe sur les activités de l'aviation, de la santé et de l'énergie. En décembre 2017, le groupe annonce 12 000 suppressions de postes dans le monde dont 4500 en Europe. Le marché de l'énergie est en difficulté. 

Michel Zumkeller, député du groupe Les Constructifs : républicains, UDI, indépendants dans le Territoire-de-Belfort, rappelle au Gouvernement en juin dernier lors d'une question orale à l'Assemblée nationale : 

Les salariés ne sont pas les seuls à être inquiets : c’est également le cas des petites et moyennes entreprises sous-traitantes du groupe. Dans le cadre de l’accord, nombre d’entre elles ont en effet signé, à la demande de General Electric, des accords de production  prévoyant des engagements en termes de quantité de production ou de nouveaux produits. Ces accords ont souvent nécessité de leur part de très forts investissements. Une dizaine de PME ont donc fortement investi, car l’accord leur garantissait en contrepartie un certain volume d’activité. Or l’activité n’est pas au rendez-vous, ce que General Electric ne nie d’ailleurs pas, puisque le groupe a clairement indiqué par courrier à ses sous-traitants qu’il ne pourrait malheureusement pas respecter l’accord. Ces PME se trouvent donc extrêmement fragilisées ; le risque est de perdre 200 à 300 emplois sur le site chez les seuls sous-traitants.


Une inquiétude relayée également par Martial Bourquin, sénateur du Doubs et Jérôme Durain, sénateur de Saône-et-Loire : 

Comment ne pas entendre les représentants syndicaux, les chefs de PME sous-traitantes qui tiraient la sonnette d’alarme depuis de longs mois ? (...) Nous demandons solennellement au Ministre de l’Economie et des Finances d’exiger de GE un nouvel accord à travers lequel un vaste plan d’investissements à la hauteur de 34 Millions d’euros (amende que GE s’est engagé à verser en cas de non-respect de l’accord) doit être affirmé.


Une amende que l'on doit à Arnaud Montebourg. L'ancien ministre a appelé justement, ce mercredi, le gouvernement à appliquer les amendes prévues pour le non-respect par le groupe américain des engagements sur l'emploi.  "Grâce à ce décret, nous avons pu fixer pour la première fois des amendes civiles en cas de non respect des emplois créés", a-t-il expliqué. "On peut dès lors appliquer ces amendes" qui s'élèvent à 50.000 euros par emploi net qui n'a pas été créé, a-t-il ajouté.

Christophe Grudler, conseiller départemental MODEM du Territoire-de-Belfort, s'oppose à ce versement d'amende. 

Je souhaite que l’Etat demande à General Electric de sanctuariser l’emploi sur ses sites français, tout en lui accordant par ailleurs un délai supplémentaire pour respecter son engagement de 1000 emplois créés. Les « amendes » envisagées seraient contre-productives : elles permettraient à l’entreprise de monnayer à faible coût son désengagement.Au contraire, c’est un plan d’avenir ambitieux qui doit être mis en place, notamment à Belfort, pour permettre un redéveloppement le temps venu, car on sait que le marché mondial de l’énergie reprendra après 2020. Je suis personnellement favorable à des partenariats sur le site de Belfort avec d’autres opérateurs de l’énergie, notamment asiatiques : c’est là-bas que se trouvent les capitaux permettant de consolider notre industrie de l’énergie à Belfort, et c’est ici, dans la Cité du Lion, que ces investisseurs pourront afficher des références technologiques et un savoir-faire mondialement reconnus."

Les élus se tournent une fois de plus vers le gouvernement en place. Comme le remarque notre confrere Jéremy Chevreuil dans notre JT de 19 heures, "notre classe politique pousse aujourd’hui des hauts cris, sur le mode : on s’est fait rouler dans la farine…Et pourtant… est-ce vraiment une surprise de découvrir que les grands groupes industriels signent des accords sans vraiment les respecter ? Alstom, fleuron de l’industrie française  dans des secteurs stratégiques, a été sciemment dépecé… Nos politiques font semblant de le découvrir. Ils ont été complices de cela, au moins par leur passivité. 


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