Brexit & pêche. 25% de perte d'activité pour l'Europe: quelles aides pour les pêcheurs et mareyeurs bretons?

Le ministère de la Mer a dévoilé plusieurs mesures d'accompagnement des pêcheurs et mareyeurs après l'annonce d'un accord commercial post-Brexit entre Londres et l'Union Européenne. L'Europe proposera aussi d'autres aides. Pierre Karleskind était l'invité de notre JT vendredi soir sur ce point.

Les chalutiers de l’Armement Bigouden restent à quai
Les chalutiers de l’Armement Bigouden restent à quai © M. Le Morvan/ F3 Bretagne

Pierre Karleskind est député européen et Président de la commission de la pêche à Bruxelles, il est aussi conseiller régional de Bretagne et océanographe de formation. Il était l'invité du JT de France 3 Bretagne vendredi soir.

Selon les termes de Pierre Karleskind, "Un accord équilibré, durable et de long terme pour la pêche" : c'était le mandat de Michel Barnier le négociateur européen de l'accord commercial post-Brexit qui a abouti ce 24 décembre 2020. Un accord presque de libre échange sous conditions de respect des normes en particulier environnementales et sociales européennes, un accord qui reste à ratifier par les États dans les semaines à venir. L'eurodéputé attendra lui aussi d'avoir pris connaissance des 1500 pages de l'accord avant de le qualifier de bon accord ou pas "parce que le diable se cache dans les détails". De toute façon ajoute Pierre Karleskind "accord bon ou pas,  le Brexit est une chose mauvaise pour tout le monde, pour nous et pour les Britanniques".
 

Un bon accord pour la pêche ?

"Au départ les Anglais nous demandaient une réduction de la pêche de 80%,[dans leurs eaux NDLR] rappelle Pierre Karleskind, c'était une bonne partie de la pêche européenne qui était par terre! Arriver à ce résultat de moins 25% avec en plus, cinq ans et demi pour y arriver, et bien on peut dire que Michel Barnier a bien négocié pour l'Europe."

L'accord post-Brexit concernant la pêche prévoit donc une période de transition de cinq ans, jusqu'à l'été 2026, pour que les pêcheurs de l'Union Européenne (UE) renoncent progressivement à 25% (en valeur) de leurs captures annuelles dans les eaux britanniques, alors que c'était un droit historique d'y pêcher avant la constitution de l'Europe.

25% de réduction de pêche dans les eaux britanniques, c'est tout de même le quart de 650 millions d'euros par an. Autrement dit les négociateurs Européens ont concédé aux Britanniques plus de 150 millions d'euros de poisson sur ce qu'ils vendent actuellement aux mareyeurs européens dans nos criées. Au terme de cette période, l'accord prévoit une renégociation annuelle avec les britanniques, un flou sur lequelle est revenu la ministre de la mer ce samedi matin auprès de France Inter.
 

"Un peu de casse" pour les pêcheurs "mais l'État sera là"

Ce samedi matin sur France Inter, la ministre de la Mer Annick Girardin a estimé que l'accord sur le Brexit allait provoquer "un peu de casse" chez les pêcheurs français "mais que l'État les accompagnera".

"Nous passons à côté d'une catastrophe qui aurait été soit un no deal, soit les revendications anglaises qui étaient 80% des quotas que l'on devait rendre", a souligné la ministre, évaluant à "171 millions d'euros"  la part de pêche française "chez nos voisins britanniques" chaque année. 

"Donc 25% de moins, à peu près 42 millions, bien entendu, ils vont manquer. C'est pour cela qu'il y a ce plan d'accompagnement budgétaire et de sortie de flotte, d'accompagnement de restructuration et de formation de ceux qui sortiront de cette filière. Oui il y aura un peu de casse, mais oui l'État sera là", a-t-elle encore dit.
 

Quant aux quotas négociés avec le Royaume-Uni, ils "ne bougeront plus", a insisté la ministre.

"Ils sont actés. Par contre, les accès... dans cinq ans et demi, le Royaume-uni pourrait décider de fermer ces accès. Dans ce cas-là, bien entendu, nous avons prévu des mesures de sanctions très dures: nous pouvons fermer nous aussi nos eaux, nous pouvons remettre des taxes sur les produits, les produits de la pêche mais plus largement (...). Nous allons apprendre à travailler autrement, y compris avec nos voisins du Royaume-Uni", a souligné Mme Girardin.
 

Il va falloir s'adapter aux contraintes nouvelles

On mesure la contrainte pour certaines flottes européennes comme celle des Pays-Bas qui perdent de grands territoires de pêche en mer du Nord. En France, un port comme Boulogne-sur-Mer est dépendant à 90% des eaux britaniques, et pour la Bretagne c'est 40% de l'activité qui est générée dans les eaux britanniques. Tous vont en perdre un quart.

"25% de l'activité dans les eaux britanniques doit disparaître, et les autres zones de pêche sont occupées"

Pierre Karleskind, président de la commission pêche du parlement européen et conseiller région Bretagne

Selon l'eurodéputé, les bateaux qui subiront ces pertes ne pourront pas se reporter sur d'autres zones car toutes sont déjà occupées avec des quotas négociés pour préserver la ressource. D'autant que chaque pêche a ses outils adaptés aux espèces présentes sur chaque zone et qu'il n'est pas question que des gros chaluts viennent sur des zones de petite pêche côtière, ce serait une catastrophe pour la biodiversité.

Pour certains armements il faudra donc réduire la pêche, au détriment parfois de l'emploi. Il n'est pas certain d'ailleurs que toute la pêche bretonne soit touchée parce que "personne ne sait encore où seront les 25%  repris par les pêcheurs britanniques; c'est là que le diable peut se cacher dans les détails. À vrai dire, les pêcheurs Écossais par exemple, convoitent surtout des pêches pélagiques en Mer du Nord pour y capturer du poissons bleu, plus rentable que d'autres pêches. Leurs bateaux étaient au port une partie de l'année et ils étaient très agacés de voir les Hollandais sur ces quotas en Mer du Nord, une pêche pour laquelle ils sont déjà équipés."
 

La conséquence c'est qu'on va augmenter le prix du poisson

Pour Pierre Karleskind tout cela est désolant "C'est le sentiment que j'ai, résume l'eurodéputé, ils ne peuvent pas remplacer du jour au lendemain la flotte européenne qui pêche ces 25%, ils n'ont pas les moyens de mareyage ni de transformation derrière". En effet les Britanniques n'ont en réalité pas les armements pour pêcher ces poissons dont ils privent les autres pêcheurs européens, ils n'ont pas non plus la filière (criées, mareyeurs, industries de transformation) pour traiter ce poisson parce qu'ils n'ont pas un marché intérieur suffisant pour le vendre: les Britanniques ne sont pas des gros consommateurs de poissons et ils ont besoin du marché de consommation européen.

Ce sont les grandes criées françaises et européennes qui sont de longue date organisées pour alimenter l'arrière-pays et surtout les capitales et les grandes villes du continent, à une ou deux journées de distribution via des transporteurs spécialisés et les grossistes jusqu'aux poissonniers, restaurants et particuliers. 

"Soit on va encore augmenter notre part d'importation de produits de la mer, soit le poisson va devenir un produit de luxe" conclue Pierre Karleskind

Pour l'eurodéputé, les pêcheurs anglais ont suivi les politiciens pro-Brexit sur des promesses qu'ils ne pourront sans doute pas tenir. Pierre Karleskind ajoute que le Royaume unis a un plan de déploiement de l'éolien en mer de 40 Gigawatts si ambitieux qu'il pourrait priver ses propres pêcheurs de toute évolution avant longtemps.

Impossible donc d'imaginer un redéploiement des flottes sur d'autres zones européennes si on veut préserver la ressource. "À l'international, peut-être Outre-mer : il y a des armements qui sont en train d'y réfléchir. Mais il y a longtemps que la France n'est plus en posture de conquête dans des eaux internationales. Il y a peut-être l'Arctique, les eaux du grand nord qui se libèrent de par la fonte des glaces.
Il y a assez peu de droit qui s'y applique et s'est un projet auquel je m'attelle pour 2021"
 

Jusqu'à 30.000 euros d'aide forfaitaire pour les pêcheurs touchés par le Brexit

Pour ces entreprises de pêche françaises touchées par des pertes de captures dans les eaux britanniques, mais aussi pour les entreprises de mareyage, le gouvernement, dès le 24 decembre au soir, a présenté les grandes lignes d'un plan d'accompagnement des pêcheurs dans un communiqué à l'AFP-éco: "Les pêcheurs et les mareyeurs pourront bénéficier d'une aide forfaitaire pouvant aller jusqu'à 30.000 euros en fonction de leur dépendance aux produits capturés dans les eaux britanniques".

Parmi les mesures communiquées figurent aussi

Ce samedi matin, la ministre de la Mer Annick Girardin, a confirmé ces aides sur France Inter: "L'État sera aux côté des pêcheurs avec un dispositif complet. [...] Ce sont d'abord des mesures à court terme qui interviendront dès le 1er janvier pour toutes les entreprises qui auraient des problèmatiques de trésorerie. Ce sont des aides, des avances de 30.000 euros maximum par entreprise. Du moyen terme avec les arrêts temporaires et les compensations. Et du long terme avec l'activité partielle de longue durée."

La ministre a également évoqué une aide pour ceux qui souhaiteraient arrêter leur activité, avec un "plan de sortie de flotte".
 

Des aides européennes pour moderniser la pêche

Au niveau communautaire, un budget de 5 milliards d'euros a été réservé par l'Europe pour amortir les conséquences du Brexit pour les entreprises européennes, avec des enveloppes nationales et des répartitions par secteurs dont une part ira à la pêche.
Les fonds communautaires seront disponibles en mars 2021, mais des pré-financements sont prévus pour éviter les pertes immédiates et ils seront rétroactifs au 1er janvier 2021. 

Mais la pêche est aussi confrontée à de nouveaux enjeux d'avenir. Ces enjeux d'ordre écologique et climatique exigent des pêches plus ciblées et sélectives pour protéger la ressource et la biodiversité, pour améliorer la sécurité maritime et les risques de pollution et pour réduire sérieusement les consommations d'énergie fossile des moteurs des bateaux.
Pour accompagner la flotte de pêche européenne dans sa modernisation et ses efforts d'adaptation, des aides à l'investissement devraient voir le jour dans le cadre du plan de relance européen et provenir du futur Fonds européen pour les affaires maritimes et la pêche (FEAMP).  

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