Agriculture. Quand l’Affaire Triskalia inspire une série sur Arte

La deuxième saison de "Jeux d’influence" débute ce jeudi 5 janvier sur Arte. Jean-Xavier de Lestrade repart au combat contre les lobbys de l’agroalimentaire. La première saison de la série évoquait l'histoire de Paul François, agriculteur malade à cause des pesticides. La seconde s’inspire de l’affaire Triskalia. Les salariés bretons intoxiqués seront ce soir devant leurs petits écrans et espèrent qu'elle aidera les téléspectateurs à prendre conscience des dangers des pesticides.

"Je me reconnais, sourit Claude Le Guyader. Dans la série, il me ressemble un peu. Il est chauffeur, et puis, il est un peu dégarni, comme moi ! Mais surtout, il exprime tout ce que j’ai ressenti. La série relate exactement ce que j’ai vu, ce que j’ai vécu." L’ancien salarié de Triskalia n’a pas attendu, il a regardé les premiers épisodes de la sérié déjà disponibles sur le site d’Arte. 

"L’abcès est crevé, lâche-t-il. Ça fait du bien.

Dans la deuxième saison de "Jeux d’influence", Jean-Xavier de Lestrade (oscar du meilleur film documentaire en 2002 pour "Un coupable idéal", qui dénonçait le racisme du système policier américain), replonge Claire Lansel, incarnée par Alix Poisson, dans le monde de l’agroalimentaire.

Le scénario mélange plusieurs histoires, l’affaire du lait pour bébé contaminé et celle des anciens de Triskalia. 

Des salariés bretons malades

Laurent Guillou et Claude Le Guyader étaient tous deux salariés de la coopérative bretonne et passaient du temps dans les immenses hangars où étaient stockées des céréales pour le bétail. 

En 2009, ils ont commencé à sentir les premières douleurs, maux de tête, de ventre, de dos, saignements. "Un jour, en rentrant du boulot, j’ai oublié mon bleu de travail chez moi, près du bassin à poissons, se souvient Laurent Guillou. Le lendemain matin, les poissons étaient tous morts. "

Au même moment, Claude Le Guyader commence à avoir des flashs quand il conduit son camion. "Une coupure, un blanc, une reprise, et je ne savais pas ce qu’il s’était passé. Un jour, je me suis "réveillé" sur la voie de gauche. "

Des charançons s’étaient installés dans les silos, Triskalia aurait décidé de traiter de façon radicale. Laurent et Claude sont tombés malades. 

Une prise de conscience

"On commence à prendre conscience des dangers des pesticides, se félicite Laurent Guillou. Nous, au début, c’était une toute petite affaire, on a essayé maintes fois de tirer la sonnette d’alarme, en vain. On ne nous a jamais écoutés. Et puis là, ça devient une série, ça prend une ampleur nationale, voire internationale."

"Il y a beaucoup de gens qui meurent de cancers et ce n’est pas un hasard, ajoute Claude Le Guyader. On traite tout. Quand on est empoisonné par des produits phyto, c’est notre ADN qui est attaqué."

"Toute ressemblance avec des faits... "


Dans la série, la journaliste Claire Lansel mène l’enquête. Grains empoisonnés, vaches malades et bébés intoxiqués. Ses pas la conduisent chez Vitalia, mais l’entreprise manipule pour faire des profits sur le dos des agriculteurs. Dans la série, toute ressemblance avec des personnages ou des faits ayant existé n'est peut être pas complètement fortuite. 

"Cette histoire a montré l’envers du décor d’une agriculture productiviste et révélé que derrière la vitrine, il y a un côté scandaleux" analyse Serge Le Quéau, membre du syndicat Solidaires qui a défendu les salariés de Triskalia.

Il rappelle ce qu’il a fallu comme courage à ces employés pour "s’attaquer à leur employeur, le groupe coopératif Triskalia, 2,2 milliards de chiffre d’affaire, 4.800 salariés sur 300 sites et pas moins de 18.000 adhérents. Ils ont osé porter plainte au pénal et déposé des recours devant le tribunal des Affaires de sécurité sociale et les prud’hommes, relève-t-il. Et ce faisant, ils ont aussi brisé l’omerta qui régnait autour des pesticides.

"Au départ, c’étaient des victimes, écrasées par leur statut de victimes et ils sont passés de ce statut à celui de résistants et de lanceurs d’alertes, souligne encore Serge Le Quéau. C’était bien pour optimiser ses profits et spéculer sur les cours des céréales que cette entreprise a utilisé massivement en 2009 et 2010 des pesticides, pour certains interdits, pour traiter et conserver des céréales au lieu de les ventiler mécaniquement, au mépris de la santé de ses salariés, des animaux à qui étaient destinés ces aliments et au final au mépris de la santé des consommateurs. "

Une série comme un coup de poing dans l'estomac

"Cette série va peut être permettre aux gens de comprendre pourquoi des décisions qui semblent évidentes ne sont pas prises, explique Thierry Thomas, membre de la Confédération paysanne et voisin d’une des victimes de Triskalia. Certains défendent leurs intérêts becs et ongles, sans foi ni loi, juste pour de l’argent et du pouvoir. "Jeux d’influence", c’est un coup de poing dans l’estomac. Le petit écran va élargir le nombre de personnes qui se rendent compte de la situation et donc mobiliser pour que les choses changent. "

"L’argent est souvent le plus fort", déplore Claude Le Guyader. Il a montré la série à des amis. "Il y avait une Italienne avec nous. Elle m’a dit : 'je ne pensais pas qu’en Bretagne il y avait une mafia comme ça'. La cosa nostra bretonne ne tue pas avec des flingues, mais peut être avec des produits chimiques." 

Laurent Guillou a développé une hypersensibilité aux produits chimiques. Il ne peut plus se promener près des champs en période de traitements, est obligé de faire attention à tous les produits qu’il utilise dans sa maison… Mais cette maladie n’est toujours pas reconnue en France. 

Il n’a pas eu non plus de nouvelles depuis son dépôt de plainte en septembre 2011. Claude et lui espèrent que la série fera bouger les choses.