"Ils ont tué ma mère" : témoignages accablants contre les secours des Côtes-d'Armor

Publié le Mis à jour le
Écrit par Juliette Vincent-Seignet
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Dans les Côtes d'Armor, plusieurs familles dénoncent des défaillances dans la prise en charge des secours, après la perte d'un proche. Les témoignages pointent notamment du doigt le manque de coordination entre SAMU et pompiers, ainsi qu'un accueil téléphonique indécent et méprisant.

Les secours des Côtes-d’Armor sont pointés du doigt. Nathalie Taddei, la cinquantaine, ne s’en remet toujours pas. "Ils ont tué ma mère", nous confie-t-elle, la voix étranglée par l’émotion.

Elle se remémore, pour nous, ce 12 décembre, le jour du drame.

Sa maman, Denise, habite à Saint-Cast-le-Guildo dans les Côtes d’Armor. A 74 ans, c’est une femme dynamique, radieuse, taquine, "une bonne vivante", comme la décrivent ses proches. La veille de son décès, elle se balade avec un ami sur la plage, mais se sent fatiguée et faible. Elle ne réfléchit pas et file chez son médecin généraliste. Les résultats médicaux sont plutôt bons, pas plus d’inquiétude. Le généraliste lui prescrit des analyses sanguines le lendemain. Par précaution.
 


La septuagénaire se déplace au laboratoire de Plancoët, près de chez elle. Toujours fatiguée, elle est prise d’un malaise. Pour se rassurer, elle appelle sa fille Nathalie. Ces deux femmes ont une relation fusionnelle. "J’ai de suite senti quelque chose de gravissime. Elle avait une petite voix, d’outre-tombe".
 
C’est la dernière fois qu’elle parlera à sa mère.

Sur place, le laboratoire appelle le SAMU des Côtes d'Armor. Une ambulance privée est envoyée. Ce type de véhicule permet de transporter des malades vers un hôpital mais n’est pas équipé de défibrillateur, la présence d’un professionnel de santé à bord n’est pas indispensable. "Première erreur", note Nathalie.

En attendant les secours, les employés du laboratoire, eux, sont perdus. Selon la fille de la défunte, le salarié chargé de veiller sur sa maman lui aurait indiqué ne pas avoir pratiqué de massage cardiaque depuis 25 ans. Le laboratoire continue de téléphoner au SAMU qui finit par envoyer une ambulance, cette fois-ci, médicalisée : avec une équipe de secours et un médecin du Samu. Ils arrivent à 9h46, mais il est trop tard. Denise est en arrêt cardiaque depuis 9h30. Elle meurt trois jours plus tard à l’hôpital de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine).


"Un an que je pleure, un an que je crie à l’injustice"

Pour Nathalie, sa mère n’a eu aucune chance de s’en sortir. "On ne peut plus parler d’erreur", elle dénonce un problème organisationnel, une irresponsabilité du centre de régulation téléphonique du SAMU de Saint-Brieuc. "Si le SAMU avait été déclenché directement au regard de l’urgence, l’arrêt cardiaque n’aurait pas été géré de la même manière. Peut-être qu’elle serait partie, mais on ne lui a pas donné les moyens pour s’en sortir. Elle n'a eu aucune chance de s’en sortir”, ajoute-t-elle, les larmes aux yeux.

Nathalie est consciente que l’hôpital est à bout de souffle. Mais elle regrette qu’il n’y ait aucune synergie entre les pompiers et le SAMU. En effet, la caserne des pompiers, située à 400 mètres du laboratoire, ne sera jamais appelée ce jour-là.


Deux drames à un jour d’intervalle, dans le même secteur

Une plainte a été déposée contre X en avril dernier, pour "homicide involontaire et non assistance à personne en périls". Selon l’avocat de la famille, Romuald Mosson, les premières réponses devraient arriver en début d’année prochaine.

En attendant, l’avocat pointe du doigt un problème d’organisation des secours de Saint-Brieuc. "On aurait pu éviter des décès", affirme Romuald Mosson. Ce dernier fait référence à un autre drame survenu le lendemain de la mort de Denise. Un homme de 51 ans est mort dans les mêmes circonstances, dans le même secteur. Il se serait coupé gravement la main et aurait appelé 5 fois le SAMU de Saint-Brieuc avant qu’une ambulance médicalisée arrive.

Nous avons cherché à savoir si des faits similaires avaient déjà eu lieu. Nous avons découvert que ce manque de coordination entre les secours n’est pas nouveau dans le département des Côtes d'Armor.


L’hôpital déjà condamné pour mauvaise prise en charge

En octobre 2020, le centre hospitalier Yves Le Foll de Saint-Brieuc (dont dépend le SAMU 22) a déjà été condamné à verser plus de 50.000 euros à la famille d’un homme décédé en 2013 après un refus de prise en charge de la part du SAMU. Selon Ouest France (article payant), le médecin régulateur avait demandé à un homme de 38 ans, souffrant de plusieurs hémorragies, de se rendre à pied aux urgences. Le patient était resté chez lui et avait succombé avant l’arrivée des médecins.

Trois ans plus tôt, en 2017, une médecin généraliste, à la permanence du SAMU des Côtes d’Armor au moment des faits, avait également été mise en examen pour homicide involontaire et non-assistance à personne en danger. Elle aurait mal évalué la gravité des symptômes d’une fillette de 7 ans, prise de vomissements, finalement décédée. 

Ce mercredi 24 novembre, nous avons reçu le témoignage d’Audrey, 33 ans. Elle habite à Hillion, près de Saint-Brieuc dans les Côtes-d’Armor. Sa cousine, Stéphanie, est décédée en 2008. Elle avait 28 ans et était en bonne santé, selon sa famille.


Stéphanie, 28 ans, "abandonnée" par les secours

Stéphanie passe la soirée, avec son enfant de 4 ans, chez sa maman à Hillion. Dans la nuit, Stéphanie se sent très faible et n'arrive plus à respirer. Les deux femmes n'hésitent pas : elles appellent les secours, mais la situation s'aggrave.

Nous avons pu nous procurer les échanges entre Odile, la maman, et les pompiers puis le SAMU de Saint-Brieuc ce soir-là. Il est 3h40. Au bout du fil, la femme explique au pompier que sa fille a des difficultés respiratoires. Un premier pompier lui répond "Si elle vous le dit (ndlr : qu’elle souffre), c’est qu’elle respire. Quand on n’arrive pas à respirer, on ne parle pas". La maman reste sans voix.

Elle est mise en relation avec un Permanencier Auxiliaire de Régulation Médicale du SAMU (PARMS). L’homme au bout du fil enchaîne des réflexions plus méprisantes, les unes que les autres.

"Là c’est du beauf, je pense que c’est un record. La mère est hystérique, elle nous dit qu’elle (sa fille) ne respire plus mais elle parle au téléphone, elle a l’air gêné, mais pas plus que ça", explique le PARMS à un collègue.

En attendant d'obtenir de l'aide des secours, la mère est déboussolée. Elle doit gérer son petit fils de 4 ans horrifié de voir sa maman dans cet état. Sa fille ne respire plus. Elle crache du sang, est inconsciente.


Victime d’une hémorragie interne

Dans un premier temps, le PARMS décide de ne pas envoyer le SMUR, car selon lui, l’affaire est jugée "peu urgente". C’est seulement "une difficulté respiratoire modérée", explique-t-il au médecin de l'hôpital.

Un VSAB (Véhicule de secours et d'assistance aux victimes) est envoyé et constate, sur place, le drame. L'équipe fait finalement appel au SMUR, qui arrive à 4h22, plus de 40 minutes après le premier appel de la maman.

Il est trop tard. La jeune femme est déjà morte. Victime d’une hémorragie interne.

A l'époque, en 2008, une enquête interne a été réalisée, mais classée sans suite. Depuis, la famille tente de se reconstruire mais impossible. Ce soir-là, "j’ai perdu ma cousine, mais aussi ma tante. Elle ne s’en remet pas, elle va tous les jours sur la tombe de sa fille. On est tous choqués", nous confie Audrey.

La cousine de la victime témoigne aujourd’hui car elle souhaite faire éclater la vérité. Quand elle a découvert, dans les médias, l’affaire de la septuagénaire, Audrey s'est replongé dans le dossier du décès de sa cousine. "Ce sont les mêmes histoires. Ils n’ont pas pris en compte ce qui se passait. Si les médecins et le SAMU avaient géré la situation, ma cousine serait encore là aujourd’hui”.

Les années se sont écoulées et des témoignages resurgissent sur des disfonctionnements au centre hospitalier de Saint-Brieuc. Les familles des victimes dénoncent une mauvaise prise en charge des secours des Côtes d’Armor et souhaitent que les responsabilités soient reconnues.

Pour l’avocat de la famille de Denise, "des faits similaires dans le même secteur", relèvent d’un problème d’organisation des secours. "Je n’ai jamais vu ça".

De son côté, le centre hospitalier Yves Le Foll à Saint-Brieuc dont dépend le SAMU 22 ne souhaite pas commenter cette situation puisqu'une enquête judiciaire est en cours. L'hôpital nous a précisé qu' "il se tient néanmoins à disposition des enquêteurs pour répondre aux légitimes interrogations de la famille".

 

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