En temps de crise, les Bretons plébiscitent l'info de proximité

Depuis quelques années, un climat de défiance s’est installé entre les médias et les citoyens. La crise semble rebattre les cartes. L’info locale et régionale est aujourd’hui plébiscitée par les Bretons.

© Sophie Bourhis

« Jusqu’à 400 000 pages vues par jour pour le site lors du premier confinement. 30 000 téléspectateurs gagnés en un an ». Anthony Masteau, le rédacteur en chef de France 3 Bretagne ne cache pas sa satisfaction.

La crise sanitaire a dopé les audiences mais aussi le nombre de lecteurs pour la presse quotidienne régionale. Ouest-France et Le Télégramme ont vu leurs abonnements croître significativement.

                                                                   

score de  confiance des médias en France en 2020
score de confiance des médias en France en 2020 © Reuters Institute

                                 

Ces derniers mois ont surtout vu émerger de nouvelles manières de s’informer . Certes le "bon vieux journal papier " a de beaux restes, mais l’info version numérique est désormais la norme. Confinement oblige, les gens passent plus de temps sur les écrans et c’est donc du temps en plus aussi "pour consommer de l’info".

Et la consommer de manière différente. Place désormais au débat, aux échanges avec les journalistes. Le succès de Twitch en est la preuve. Chaque média doit être visible et présent désormais sur cette plateforme très populaire, utilisée par les passionnées de jeux en ligne."Avec cet outil, on fait tomber les masques, on n’est plus dans les artifices et on répond à une demande d’interaction de plus en plus forte"  explique Olivier Clech, directeur délégué au développement du Télégramme.
 

La proximité, une valeur sûre

Rien de tel que la proximité pour y parvenir. L’information locale ou régionale a toujours la cote auprès des Bretons. Ouest-France et Le Télégramme, avec respectivement 600 000 et 160 000 abonnés, peuvent s’enorgueillir d’être parmi les cinq plus grands quotidiens français. Et la crise sanitaire n’a fait que renforcer ce leadership.

"Les gens ont ressenti un besoin d’information sur leur quotidien, sur leur santé, sur les questions scientifiques et politiques » reconnait Francois-Xavier Lefranc, rédacteur en chef de Ouest-France. « Avoir chaque jour, chez soi son journal, cela rassure. Le fait de publier quotidiennement dans nos pages également deux exemplaires d’autorisation de sortie durant le premier confinement a été un réel soulagement pour de nombreuses personnes âgées" explique Olivier Clech.

Le tendance est donc au journalisme de solution et au journalisme « miroir ». Car les médias locaux ou régionaux sont aussi en quelque sorte des acteurs des territoires et de la cohésion sociale. Ils sont surtout "à portée d’engueulade" et ne pratiquent pas "la politique de la terre brûlée", piège dans lequel tombent certains médias nationaux .

« Depuis septembre, nous proposons sur notre antenne un nouveau rendez vous à 18h30. Cela s’appelle "chez vous". L’idée est de sillonner toute la Bretagne et de raconter le quotidien des Bretons. On contaste que les gens viennent spontanément à notre rencontre. Ils aiment que l’on parle d’eux » constate le rédacteur en chef de France 3 Bretagne. «  Il faut passer du temps avec les gens pour les comprendre »  renchérit François-Xavier Lefranc.

                                                                               


 

L’investigation, antidote aux Fake News

Justement le temps est une denrée de plus en plus rare à une époque où l’information circule de plus en plus vite, à une époque il faut décrypter le travail des lobbies et des agences de communication, à une époque où les «  fake news »  sont de plus en plus nombreuses.

Prendre le temps de décrypter, d’expliquer, de témoigner : c’est le pari que se lance Splann , un collectif de journalistes indépendants installé à Guingamp (22). Leurs reportages dureront plusieurs mois et prendront la forme de l’immersion. Et comme aussi pour le journalisme, le temps c’est de l’argent , ils seront financés grâce à des contributions de citoyens. Une garantie de liberté supplémentaire car les journalistes ont décidé d’évoquer les sujets sensibles.

Deux de leurs consoeurs en ont d’ailleurs fait l’amère expérience. Morgan Large exerce depuis 30 ans en centre Bretagne et travaille à Radio Kreiz Breizh, En novembre dernier, elle a témoigné dans le documentaire “Bretagne : une terre sacrifiée” diffusé sur France 5. Depuis, les appels anonymes sont incessants. La journaliste est victime d’intimidations, de menaces de mort, de dégradation de biens. Le 17 mars dernier,  les roues de sa voiture ont même été déboulonnées.

Pressions, intimidations c’est aussi ce qu’à vécu Inès Léraud qui travaille pour Disclose . Pendant plusieurs mois, la documentariste s’est penchée sur le problème de la pollution de l’eau. Tout cela donne une enquête adaptée en bande dessinée « Algues vertes, l’histoire interdite » et vendue à près de 100 000 exemplaires.

« En 2015, j’ai décidé de m’installer en Bretagne pour recueillir des témoignages crédibles et nouer des liens de confiance avec mes sources d’information. J’ai été confrontée également à ce que j’appelle la fabrique du silence, entretenue par le lobby agroalimentaire très puissant dans la région que ce soit sur le plan économique et politique » explique lnès Léraud consciente que le journalisme est souvent un sacerdoce.

D’ailleurs la journaliste a été l’objet de deux plaintes en diffamation qui ont été finalement abandonnées.
 

Éduquer aux médias et donc à la démocratie

«  Le rôle du journaliste est désormais aussi d’accompagner de guider le citoyen face au flux d’informations qu’il reçoit » explique François-Xavier Lefranc, le rédacteur en chef de Ouest-France.

Et cela passe aussi par l’éducation aux médias dans les établissements scolaires. C’est depuis près de 40 ans, le rôle du Clemi (centre pour l’éducation aux médias et à l’information) qui intervient dès la maternelle. "Nous accompagnons tout au long de l’année les enseignants et les élèves dans des projets transdisciplinaires. Aujourd’hui la Bretagne compte près de 225 médias scolaires ( journaux imprimés, journaux en ligne, web radio, web télé…) Preuve d’un réel foisonnement"  constate Marie-Aimée Biosco, enseignante-formatrice et chargée de mission au CLEMI .

 

                                                              

« En fait les jeunes ont un vrai goût pour l’information. Ils veulent comprendre le monde et ils ont besoin de savoir comment ils vont créer leur identité » renchérit Ronan Chérel, professeur d’histoire-géographie au collège Rosa Parks de Rennes et directeur de publication de Médiaparks. « Dès le début de l’aventure de notre revue, j’ai pu compter sur près de soixante contributeurs ».

Des jeunes aujourd’hui plus vulnérables aux fake news et à l’entre soi. Selon un sondage médiamétrie réalisé pour le ministère de la Culture69 % d'entre eux accèdent à l’information via un smartphone et 71 % s’informent via les réseaux sociaux. Le Clemi propose d’ailleurs des ateliers spécifiques pour sensibiliser aux dérives possibles.

« Chaque citoyen, quelque soit son âge doit se former au cadre médiatique. C’est un travail quotidien, de longue haleine. C’est comme un entrainement sportif. C’est comme cela que l’on s’immunisera contre les fake news » reconnait  Ronan Chérel.

Le replay de votre émission, "Enquêtes de régions" sur la santé de la presse bretonne 

Retrouvez ce mercredi à 23h10 l’émission Enquêtes de Région « Les Bretons, accros à l’info ? »

 

Poursuivre votre lecture sur ces sujets
société médias économie