L’expérience du confinement : témoignages de sous-mariniers de l'Ile Longue

Le sous-marin nucléaire lanceur d'engins (SNLE) "Le Terrible" / © Défense nationale
Le sous-marin nucléaire lanceur d'engins (SNLE) "Le Terrible" / © Défense nationale

Coupés du monde, en plongée durant des mois sous l’eau, les sous-mariniers de la Marine Nationale ont l’expérience du confinement. Promiscuité, discipline et cohésion du groupe. Bien des parallèles peuvent être faits avec la situation que nous vivons aujourd’hui cloitrés chez nous.

Par Claire Louet


Le capitaine de Vaisseau, Damien Appriou commande l’un des deux équipages du Terrible, un sous-marin nucléaire lanceur d’engin (SNLE), basé à l’Ile Longue dans la rade de Brest. Actuellement à terre, il a accepté de partager son vécu, basé sur 20 ans d’activité dans les sous-marins. Autre regard, celui du premier maître Vincent*, atomicien à bord d’un SNLE, à terre depuis quelques mois et confiné chez lui avec sa famille.
 

Promiscuité et cohésion de groupe


« Notre mission repose sur deux ressorts principaux : l’acceptation et l’esprit d’équipe » précise d’emblée le commandant du Terrible. Plantons le décor. Dans un cylindre de 100 mètres de long et 12 mètres de diamètre, cohabitent pendant des semaines 115 à 120 marins, dont l’espace personnel se limite à une banette et à un petit placard. Une grande promiscuité mais aussi une extraordinaire cohésion de groupe et l’habitude de travailler ensemble. « A bord, on est comme une famille! C’est d’ailleurs un terme qu’on emploie » explique le capitaine de vaisseau, Damien Appriou.
 

Prendre soin de son corps et de son esprit et lâcher prise ! 


La cohabitation dans un espace restreint impose de mettre en place des règles et de s’y tenir. Il faut que chacun y mette du sien, à commencer par de la bonne humeur. Indispensable sous l’eau, comme en ce moment dans les foyers !

En mission, la vie est rythmée par les quarts, pendant lesquels chacun remplit son rôle. Des périodes de travail entre lesquelles s’intercalent des activités. Lecture, jeux de cartes, sport« Le sport occupe une place importante dans la vie des sous-mariniers qui y consacrent une heure à deux heures par jour » résume le premier maître Vincent, sous-marinier depuis 2010. Malgré l’exigüité des lieux, il faut se dépenser. Vélo d’appartement, course sur des tapis, exercices de musculation font du bien au corps et à l’esprit. « Ce sont des moments où l’on peut s’isoler, s’échapper, oublier l’extérieur, compenser l’enfermement, lâcher prise » témoigne l’atomicien chargé de la propulsion du sous-marin, qui travaille au poste de conduite, dans un espace de cinq mètres carré.
 

Des rythmes réguliers mais sans répétition


Pour garder le cap, il faut aussi de la discipline dans les horaires: sommeil, repas, loisirs« La routine permet d’avoir un cadre et on en a besoin pour supporter plusieurs semaines voire plusieurs mois d’enfermement » relate le commandant Appriou en précisant toutefois que professionnellement parlant, il faut au contraire veiller à éviter la répétition et le train-train. C’est pour cela que les quarts sont progressivement décalés et que les équipes se relaient toutes les quatre heures. De jour comme de nuit. Sous l’eau, la lumière rouge activée à partir de 20 heures, permet de signifier le coucher du soleil et de garder la notion du temps.
 

Les mêmes règles à la maison aujourd'hui


Actuellement confiné chez lui, Vincent applique les mêmes règles d’hygiène de vie à la maison avec ses enfants de 8 et 10 ans. « Ils se lèvent à 8h comme s'ils allaient à l’école et se couchent à 20h30 après un petit moment de lecture. On respecte les horaires des repas. On fait les devoirs ensemble et on profite du jardin pour faire un peu d’exercice. » A terre ou embarqué, les repas rythment la journée. C’est important de bien se nourrir, pour le corps et pour l’esprit.

"Pour l’équipage, explique le commandant du Terrible c’est un temps de partage et de détente. C’est aussi pendant ces moments-là que l’on peut détecter une baisse de moral chez l’un ou chez l’autre. Si un marin saute un repas, il faut vérifier qu’il n’est pas en train de s’isoler. Il est important de faire en sorte que chacun puisse exprimer ce qu’il ressent et se sente écouté."


La cohésion ça ne se décrète pas, ça se construit  


conclut Damien Appriou. Particulièrement attentif au moral de ses troupes, on s’en doute, le Capitaine de Vaisseau poursuit: « A force de vivre ensemble, on connait les défauts et les points forts des uns et des autres. On doit composer avec. Il faut éviter les conflits mais il faut aussi les résoudre assez vite ». Crever l’abcès le plus tôt possible avant que la situation ne dérape. Et si l’on crève l’abcès, il faut aussi savoir recoller les morceaux !
le 11/10/2018 à Morlaix (29) : Cérémonie de la 500e patrouille d'un SNLE a l'Ile Longue , le sous-marin Le Terrible / © LE TELEGRAMME/CLAUDE PRIGENT /
le 11/10/2018 à Morlaix (29) : Cérémonie de la 500e patrouille d'un SNLE a l'Ile Longue , le sous-marin Le Terrible / © LE TELEGRAMME/CLAUDE PRIGENT /
 

Éviter les informations anxiogènes


L’enfermement peut-être un facteur de stress et de fatigue. « En mer, il peut y avoir une baisse de moral vers la 5e ou 6e semaine. Mais plus que le confinement, c’est l’absence de nouvelles de l’extérieur qui est souvent le plus dur à supporter » relate le commandant en précisant que les marins ont droit à un message de 40 mots maximum par semaine. Des communications en provenance des familles, lues et filtrées afin d’éliminer toute information anxiogène. « Ne pas savoir n’est pas forcément négatif. Recevoir de mauvaises nouvelles, alors qu’on ne peut pas agir sur les événements, produit un sentiment d’impuissance »Comme rester scotchés devant sa télé ou les réseaux sociaux où passent en boucle les mêmes infos sur la pandémie de Coronavirus ? Se tenir informé est capital mais il ne faut pas ressasser !


Accepter les raisons du confinement pour mieux le vivre.


Une mission sous-marine, c’est une course d’endurance, pas un sprint. Comme le confinement que nous devons nous imposer en ce moment. Cela va durer. Et comme les sous-mariniers qui ignorent où ils vont, où ils sont et quand ils regagneront la terre ferme, nul ne sait combien de temps durera le confinement. « Ce qui est capital, c’est l’acceptation de la mission. Les marins partagent les objectifs et ont à coeur de tenir leur rôle » explique le commandant du sous-marin. Peut-on faire le parallèle avec ce que l’on vit aujourd’hui en France et à l’échelle planétaire? « Sans aucun doute, répond-il. Si l’on a compris les règles et qu’on les accepte, les contraintes sont supportables. Le confinement est plus simple à vivre si l’on reconnait que c’est la façon la plus efficace de lutter contre la contagion. »
 

"Il y aura un avant et un après coronavirus. C’est normal et légitime de se poser des questions, d’être inquiet"


On se risque à poser une dernière question au premier maître Vincent avant de raccrocher le téléphone : 
« - Pour vous qui avez passé jusqu’à 78 jours à plusieurs dizaines de mètres sous l’eau, être bloqué chez soi, à regarder le soleil par la fenêtre, entendre les oiseaux et sortir dans la rue faire quelques courses, cela doit vous sembler de la rigolade ?
- Non, pas du tout. On sait très bien qu’il y aura un avant et un après coronavirus. C’est normal et légitime de se poser des questions, d’être inquiet. Ce genre de situation peut révéler le meilleur et le pire de l’humanité. Regardez les chaînes de solidarité qui se créent entre les gens. Gageons que ce sera le meilleur ! »
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* Le prénom a été modifié.

 

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