L'institut polaire Paul-Emile Victor, près de Brest, accuse un déficit de 3,7 millions € en 2022. En cause : la hausse des coûts de l'énergie. Scientifiques et politiques alertent sur la situation de cet élément central de la recherche scientifique française.

Un amendement pour sauver l'institut polaire français Paul-Emile Victor (l'IPEV), basé à Plouzané près de Brest. Deux députés bretons Jimmy Pahun (MoDem) et Jean-Charles Larsonneur (Horizons) doivent le déposer avant la fin de la semaine dans le cadre du projet de loi de finance 2023


Le but : obtenir une rallonge budgétaire pour l'IPEV. Avec l'augmentation des prix de l'énergie, les coûts des transports et du chauffage augmentent considérablement les missions scientifiques en Antarctique (pôle Sud).

Pour produire un litre d'eau potable à Concordia, il faut un litre de fioul. Et il faut un autre litre de fioul pour amener ce litre de fioul à la station.

Catherine Ritz

Climatologue et géographe

Car travailler dans ces conditions extrêmes (-55°C en moyenne) nécessite d'énormes moyens. Pour éviter que le froid polaire ne détruise ses infrastructures, Concordia doit ainsi être chauffée au fioul toute l'année. Elle est en outre ravitaillée depuis la côte par des raids de tracteurs tirant des caravanes et des conteneurs de denrées, le tout en une vingtaine de jours aller-retour.

"Pour produire un litre d'eau potable à Concordia, il faut un litre de fioul. Et il faut un autre litre de fioul pour amener ce litre de fioul à la station", résume Catherine Ritz, climatologue et géographe.

Si on ferme la station polaire Concordia, on ne la redémarrera jamais.

Amaëlle Landais

Directrice de recherches au CNRS

Soutien logistique à la recherche française, l'IPEV permet chaque année à 320 scientifiques de mener leurs travaux sur les pôles.

Mais l'essentiel de ses moyens est absorbé par deux stations en Antarctique : celle de Dumont d'Urville, près de la côte de la Terre Adélie, et celle de Concordia, à 1 100 km à l'intérieur des terres. 

"Si on ferme la station polaire Concordia, on ne la redémarrera jamais." Amaëlle Landais est directrice de recherches au CNRS, paléoclimatologue et glaciologue.

Elle, aussi, tire la sonnette d'alarme : "L'hiver, la température descend à -80° sur cette base franco-italienne, illustre la scientifique. Arrêter de chauffer la station, c'est condamner tout le matériel qui s'y trouve. L'électronique ne supporte pas les températures inférieures à -40°." 

Une tribune dans le Monde

Dans une tribune parue dans le journal Monde, ce lundi 10 octobre, de grands noms de la science exposent les risques que représenterait l'abandon de la recherche française en Antarctique.

Inaugurée avec les Italiens en 2005, cette dernière station est l'une des trois seules bases à l'intérieur d'un continent grand comme l'Europe. Les scientifiques y observent les exoplanètes, étudient le magnétisme terrestre et suivent l'évolution de la calotte glaciaire. 

Elle s'avère fondamentale pour "comprendre le changement climatique", explique Amaëlle Landais. "On observe comment l'Antarctique réagit au changement climatique et au changement de températures", illustre la glaciologue.

L'augmentation du niveau de la mer due à la fonte des glaces mais aussi le changement de l'atmosphère engendré par les émissions de gaz à effet de serre sont étudiés de près lors de ces missions.

 

C'est de la science essentielle.

Jean Jouzel

Climatologue, ancien vice-président du GIEC.

A 40 km de Concordia, le projet européen "Beyond Epica" vise par exemple à obtenir une carotte de glace de 1,5 million d'années, afin d'étudier les variations du climat et des gaz à effet de serre sur le très long terme.

"C'est de la science essentielle", estime le climatologue Jean Jouzel, également signataire de la tribune dans le Monde. 

"La communauté scientifique française est à la hauteur mais, sans soutien logistique, on n'y arrive pas", ajoute-t-il.  

On a vu la situation se dégrader petit à petit.

Amaëlle Landais

Glaciologue

La station absorbe, à elle seule, la moitié du budget de 18 millions d'euros de l'IPEV. Et avec l'explosion des prix du fioul, des billets d'avion et du transport maritime, l'Institut a accusé un déficit de 3,7 millions d'euros cette année, sans que l'Etat ne prévoie de rallonge dans le budget 2023.

"C'est terrible", lâche la glaciologue Amaëlle Landais, selon laquelle les chercheurs sont déjà obligés de "faire du bricolage avec des infrastructures vieillissantes".

"On a vu la situation se dégrader petit à petit. Sur le terrain, ça devient difficile", témoigne-t-elle.

Interrogé par l'AFP, le ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche a précisé que "des échanges étaient programmés avec l'IPEV au sujet d'un soutien de l'Etat dans l'objectif de préserver l'activité de recherche".

Un affaiblissement l'IPEV face aux Allemands et aux Australiens

La situation est d'autant plus paradoxale que la France a adopté en avril une "stratégie polaire" prévoyant un engagement de plus de 400 millions d'euros sur huit ans et la rénovation des stations antarctiques.

Plusieurs rapports ont en effet pointé ces dernières années l'affaiblissement de l'Institut polaire face à ses homologues allemands (53 millions d'euros) et Australien (88 millions d'euros). 

Casser cet outil serait assez irresponsable

Jean-Charles Larsonneur

Député du Finistère

"Nous amenons sur ces terres (polaires) à peu près autant de scientifiques pour des missions que la Corée du Sud, avec un budget deux fois et demie inférieur. Nous pouvons appeler cela un miracle. Je ne vous cache pas que le miracle arrive à ses limites", témoignait dès 2019 l'ancien directeur de l'IPEV, Jérôme Chappellaz, devant l'Assemblée nationale, en évoquant des "ressources humaines à bout, avec des personnes qui craquent".

"Casser cet outil maintenant serait assez irresponsable et obérerait gravement notre capacité à connaître et anticiper le changement climatique et ses conséquences", critique Jean-Charles Larsonneur, député (Horizons) du Finistère.

[Catherine Deunf (avec AFP)]