Décryptage d'un mystère judiciaire. Affaire Seznec: un siècle de pistes inabouties

Le combat pour la réhabilitation de Guillaume Seznec, condamné au bagne pour le meurtre de Pierre Quéméneur, a donné lieu en un siècle à des centaines d'articles et presque autant d'hypothèses sur la disparition en 1923 du conseiller général du Finistère.

L'affaire Seznec, un mystère vieux de près d'un siècle, reste un cas emblématique de l'histoire judiciaire française.
En 1923, Guillaume Seznec est condamné à la réclusion à perpétuité pour le meurtre de Pierre Quéméneur, homme d'affaires breton de Morlaix. Malgré des années de controverses, des éléments nouveaux et 14 demandes de révisions, la culpabilité de Seznec n'a jamais été pleinement établie.
Plusieurs pistes coexistent dans les multiples ouvrages consacrés à cette affaire.

Quéméneur tué par son propre frère

Pierre Quéméneur, rentré dans son manoir de Plourivo (Côtes-d'Armor), y aurait été tué par son frère Louis. Cette thèse est née dans les années 1930 sous l'impulsion de l'ancien juge Charles-Victor Hervé, qui avait été informé de coups de feu entendus par des marins une nuit de mai 1923, près de la propriété de Plourivo.
Son beau-frère Jean Poulinquen, notaire, serait l'auteur des fausses promesses de vente du domaine pour faire accuser Seznec d'avoir tué Quéméneur par cupidité.
Mais une enquête menée dès octobre 1924 a montré que les coups de feu entendus avaient eu lieu durant une noce, dans la nuit de 24 au 25 mai 1923, alors que Seznec et Quéméneur étaient à Rennes.

Quéméneur assassiné par le "gang des Cadillac" 

Après avoir quitté Seznec, Pierre Quéméneur aurait bien rejoint Paris en train, où il devait traiter d'une affaire de vente, à grande échelle, de véhicules d'occasion de fabrication américaine, en particulier des Cadillac. Arrivé à Paris avec une valise pleine de billets, il aurait été liquidé par un gang de trafiquants internationaux, dont le dénommé "Sherdly" ou "Chardy" désigné par Seznec. 

Une machination policière pour protéger de "puissants personnages"

La culpabilité de Seznec aurait été "fabriquée" pour protéger des hommes politiques impliqués, avec Quéméneur, dans un vaste trafic d'automobiles américaines vers l'Union soviétique. 
Cette thèse est évoquée dès juillet 1923 dans un article du quotidien Ouest-Éclair. Après la Libération, elle est relancée à cause de l'implication de l'inspecteur Pierre Bonny, qui a participé à l'enquête sur la disparition de Quéméneur, au sein d'une organisation supplétive de la Gestapo.
Cette hypothèse d'une condamnation de Seznec pour couvrir un scandale n'est que "l'une des hypothèses possibles mais surtout l'une des plus vraisemblables", avait estimé l'avocat général Jean-Yves Launay devant la Cour de révision en 2006.

Le secret de la famille Seznec

Pierre Quéméneur aurait été tué accidentellement à Morlaix par Marie-Jeanne Seznec, épouse de Guillaume, à laquelle il faisait des avances. Cette thèse est défendue par Denis Langlois, ancien avocat de la famille, qui dit avoir été mis dans le secret en 1978 par l'un des petits-fils de Guillaume Seznec, Bernard Le Her.
Ce dernier l'aurait appris de son oncle "Petit-Guillaume", fils de Guillaume Seznec, témoin des faits alors qu'il n'avait que 11 ans, un dimanche du mois de mai 1923.
Guillaume Seznec serait ainsi à moitié innocent: il aurait bien rédigé les fausses promesses de vente mais n'aurait pas tué Pierre Quéméneur.
" Ce n'est pas une hypothèse complètement folle, c'est tout à fait plausible et pas en contradiction avec les pièces du dossier", estime Me Langlois, qui plaide pour une réhabilitation de Guillaume Seznec " au bénéfice du doute". 

Sources

"L'affaire Quéméneur-Seznec" (éd. Apogée, 2005) de Bernez Rouz;
"Pour en finir avec l'affaire Seznec" (La Différence, 2014) de Denis Langlois;
"L'impossible innocence" (Tallandier, 2019) de Michel Pierre;
Arrêt du 14 décembre 2006 de la Cour de cassation (Chambre criminelle), statuant comme Cour de révision.

Antoine AGASSE (AFP)