Gilets jaunes : "À tout moment, la marmite peut encore exploser" selon le sociologue Christian le Bart

Il y a tout juste deux ans, les Gilets jaunes organisaient leur première grande manifestation. Quelle empreinte a laissé le mouvement ? Vu la crise actuelle, peut il redémarrer ? Entretien avec le politologue et sociologue Christian Le Bart, auteur du livre "Petite sociologie des Gilets jaunes ".
 
Quelques gilets jaunes se sont réunis à Saint-Brieuc ce 9 mars au matin
Quelques gilets jaunes se sont réunis à Saint-Brieuc ce 9 mars au matin © S.Breton
Tout juste deux ans après la première grande manifestation des Gilets jaunes, peut on aujourd’hui cerner un peu l’identité du mouvement ? Est-ce toujours un objet politique non identifié ?

Christian Le Bart: "Le mouvement s'est peu institutionnalisé. Aujourd'hui est " gilet jaune" qui veut. Cela reste un groupe multiple, un groupe aux frontières assez incertaines. Même s'il ya une cohérence de revendications, les gilets jaunes des manifestations ne sont pas  les gilets jaunes des ronds points. 

D'un côté, on a beaucoup de salariés du secteur public habitués à la pratique manifestante. De l'autre, on a des profils plus originaux pas forcément habitués aux mouvement sociaux."


Un mouvement souvent mal organisé et violent ? C’est ce qui lui a fait perdre de la crédibilité et de la popularité ? 

Christian Le Bart: "Incontestablement les mouvements de violence également imputables aux black blocs ont crée une exaspération notamment dans les centre villes auprès d'autres catégories pas forcément plus favorisées que les gilets jaunes.

Malgré cela la sympathie envers le mouvement n'a pas disparu,  en ce sens qu'il y a consensus sur le fait que  les revendications  sont sincères, authentiques et légitimes et que la souffrance de la classe moyenne inférieure est réelle.
"
 
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Le mouvement a t-il changé la manière de faire la politique ?  

Christian Le Bart: "Non,  mais le gilet jaune va rester un symbole incontestablement. Le mouvement a mis la lumière sur des catégories invisibles péri-urbaines. Je suis tout de même frappé de voir que le mouvement n'a eu aucun débouché ni aux élections européennes ni aux élections municipales.

Parce qu'il a refusé de s'institutionnaliser, il ne peut pas être en mesure de peser sur les mécaniques institutionnelles.
"

Les Gilets jaunes ont été le thermomètre d’une démocratie en crise ? 

Christian Le Bart "On peut dire cela à la fois en reférence au creusement des inégalités pas seulement pour les revenus mais aussi pour les modes de vie.  Il ya aussi une crise des médiations, des corps intermédiaires . Il est très frappant de voir que les gilets jaunes sont des individus en colère qui s'adressent directement à un individu, Emmanuel Macron.

Le cri " Macron démission " sollicite un imaginaire qui est plutôt un imaginaire monarchique plutôt qu'un imaginaire démocratique.

Il devrait exister des institutions intermédiaires de nature à prendre en charge les revendications des gilets jaunes sans qu'elles remontent à l'Elysée."



Justement la réponse politique du pouvoir a-t-elle été à la mesure des inquiétudes ?

Christian Le Bart: "Il y a une posture de l'attention tout à fait manifeste qui a pris la forme d'un grand débat dans lequel le Président s'est mis en scène de façon très volontariste, faisant front , payant de sa personne , allant discuter avec les gilets jaunes en bras de chemise.

En même temps, quand on regarde la mécanique des actions publiques, les problèmes sont toujours là et la marmitte peut encore exploser à tout moment."


Justement la crise sanitaire et économique que nous vivons pourraient être la petite étincelle qui fait repartir le mouvement ?

Christian Le Bart: "C'est très difficile à dire . Il faut une cause déclenchante et les sciences sociales évaluent difficilement cela . Mais il est vrai que les difficultés rencontrées par nos concitoyens les plus modestes sont décuplées en bonne partie par la Covid et le confinement. Cela va ajouter des inégalités aux inégalites, de la détresse à la détresse.
 
la question est de savoir si les gens vivent cela sur le mode d'une survie individuelle ou si cela est l'occasion d'un regroupement collectif . Le confinement ne s'y prête pas . Il y a eu un début de grêve contre le port du masque qui aurait pu se greffer au mouvement des gilets jaunes.

Mais la défiance à l'égard des politiques sanitaires est cousine de la défiance à l'égard d'un Etat providence dont on pense qu'il nous a abandonné. "


 
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