Urgences saturées, manque de soignants, manque de lits... On vous explique pourquoi "l'hôpital est dans le mur"

Ce 6 janvier, le Président de la République Emmanuel Macron doit adresser ses vœux aux personnels de santé et annoncer les mesures pour l’hôpital. Alors que les urgences sont saturées, les services de médecine débordés, Thomas Bourhis, secrétaire général de la CGT au CHRU de Brest et Cécile Vigneau, néphrologue et membre du Collectif Inter Hôpitaux de Rennes, font tous les deux le même constat : "On est dans le mur ! ".

Cet hiver, pour la première fois de sa carrière, Cécile Vigneau a vu un patient arriver dans son service avec des escarres qui s’étaient formées sur le brancard aux urgences. La médecin refuse d’accepter que l’on puisse faire attendre des gens pendant des heures sur un lit de fortune. Depuis 2019, elle est membre du Collectif Inter Hôpitaux.  

"Le Collectif a vu le jour bien avant le Covid, rappelle-t-elle, on savait déjà qu'on allait dans le mur.  La fuite des soignants avait déjà commencé… qu’on ne vienne pas nous dire que ce qui arrive était imprévisible. On a dit, prévenu, alerté. Le Covid, cela n’a été qu’une petite cerise sur le gâteau ! "

Et la chef de service de néphrologie explique : "Le budget de la santé augmente moins vite que l’inflation. Depuis dix ans, on demande à l’hôpital public d’économiser un milliard par an alors que dans le même temps, on a une population qui augmente, une population qui vieillit, une médecine qui progresse et qui soigne de mieux en mieux avec des techniques très pointues et donc parfois très chères." 

Alors relate la médecin, l’hôpital a fait des choix et supprimé les petits métiers : des postes de secrétaires hospitaliers, de brancardiers… "Et tout cela, dit-elle, c’est du temps de soignant qui n’existe plus"
"Avant, se souvient-elle, on avait en moyenne un infirmier pour huit malades, puis on est monté à un infirmier pour dix, un pour douze.  Mais, précise-t-elle aussitôt, les études le montrent : quand le nombre de malades par soignant grimpe, les temps d’hospitalisation s’allongent et pire encore, la mortalité augmente."  

Des urgences dans le rouge

"Mardi 3 janvier, aux urgences de l’hôpital de Brest, la tension était extrême, témoigne Thomas Bourhis, secrétaire général de la CGT au CHRU. Normalement, on accueille 150 personnes par jour, mais parfois, les passages montent à 160, 170, 180. Et là, ça coince parce qu’e les urgences ne sont pas en capacité de prendre les patients. Ça peut passer le lundi, et être la cata le mardi.  Mais comme nous n’avons plus de marges de manœuvre, dès qu’il y a un grain de sable, la machine est en souffrance." 

Les patients restent aux urgences parce qu’il n’y a pas de places pour eux dans les services de médecine et pas assez de personnel dans ces services pour s’occuper d’eux

Thomas Bourhis

Délégué syndical CGT CHRU de Brest

Pour le délégué syndical, les difficultés des urgences ne sont que le symptôme d’un effondrement du système. "Il n’y a plus assez de lits d’hospitalisation et plus assez de personnel donc ça ne fonctionne plus. Les patients restent aux urgences parce qu’il n’y a pas de places pour eux dans les services de médecine et pas assez de personnel dans ces services pour s’occuper d’eux. "

"Depuis la mise en place de la tarification à l’activité, les directeurs des hôpitaux veulent absolument un taux d’occupation des lits à 100%. Là, s’agace Thomas Bourhis, on nous dit que ça coince parce qu’on est en période épidémique ! Mais la grippe et la bronchiolite ne sont pas des phénomènes exceptionnels. Elles reviennent tous les ans. Et nous ne sommes même plus capables de faire face à ça ! "

Des morts aux urgences

Cet hiver, trois décès suspects aux urgences auraient été signalés à l’Agence régionale de Santé de Bretagne. Il est trop tôt pour savoir si ces morts ont été causées par des prises en charge insuffisantes, mais en décembre, la CGT de l’hôpital de Brest a déposé plainte pour mise en danger de la vie d’autrui à cause de la situation des urgences. 

Des soignants en souffrance

En 2019, quand Cécile Vigneau est entrée dans le Collectif Inter hôpitaux, elle voyait les soignants quitter l’hôpital pour le privé.  "Aujourd’hui, constate-t-elle, ils changent de métier".

Depuis quelques mois, elle voit des médecins qui, eux aussi, commencent à raccrocher leurs blouses blanches. 

"On a tiré sur la corde, analyse-t-elle, et elle a craqué. Les gens sont partis. Comme tout est calculé au plus juste, qu’il s’agisse du nombre de lits ou du nombre de soignants, quand il y a un arrêt maladie, il n’y a personne pour le remplacer, alors, on rappelle les collègues sur leurs jours de repos et ils doivent faire avec un énorme sentiment de culpabilité car ils savent que s’ils ne viennent pas, ils laissent les autres seuls dans le service. "

En augmentant le nombre de lits et le nombre de soignants, on améliore les soins, on diminue donc la morbidité

Cécile Vigneau

Membre du Collectif Inter Hôpitaux de Rennes

"On fait des mauvais calculs, déplore Cécile Vigneau. Si on est auprès des patients, que quelqu’un peut leur donner à manger, les lever pour les faire marcher, ils rentreront chez eux plus vite, et tout le monde sera gagnant. En augmentant le nombre de lits et le nombre de soignants, on améliore les soins, on diminue donc la morbidité et au final, cela coûtera moins cher à la société. Le problème, c’est que nous sommes dans une logique économique court-termiste." 

Des postes et des lits !

"Les directeurs d’hôpitaux nous disent qu’ils n’arrivent pas à recruter, ajoute Thomas Bourhis, mais on sait qu’ils n’essayaient pas avant… alors on leur di : amorcez la pompe, commencez par créer des postes et vous verrez si vous arrivez à embaucher, parce que si on crée des postes, on améliore les conditions de travail et les métiers redeviennent donc plus attractifs."

Cécile Vigneau a chiffré ses attentes : "Il nous faut des équipes à 120% pour pouvoir partir en formation, faire face aux arrêts maladie, aux congés maternité. Il faut un infirmier pour huit malades (un pour six dans certains services comme la pédiatrie) et un taux d’occupation des lits à 85% pour pouvoir accueillir les patients et absorber les vagues de malades qui arrivent aux urgences." 

"C’est un choix de société, résume-t-elle. Nous devons savoir ce que l’on souhaite pour notre système de soins : Est-ce qu’on lui redonne des moyens ? Ou est ce qu'on va vers un système où l’hôpital redevient une sorte d’hospice pour les pauvres tandis que les plus riches se tournent vers les cliniques privées ?

Sans attendre le discours du Président de la République, la CGT du CHRU de Brest a déposé un préavis de grève pour le 12 janvier.