Janzé : au cinéma le Stella c’est bientôt la première séance après travaux

Quand un ciné associatif dans une petite ville investit 300 000 euros pour se hisser à la pointe du progrès, on peut se demander si c'est bien raisonnable. Mais à y regarder de plus près c'est l'inverse qui serait suicidaire, même si la crise sanitaire du Covid-19 rend la marche encore plus haute.
Le Stella, c’est un projet culturel associatif né en 1947 à Janzé, un bourg situé à une trentaine de kilomètres au sud-est de Rennes. Avant-guerre déjà, un frère du collège Saint-Joseph louait un appareil Gaumont pour des séances dans l’école ou sur la commune.
En 1947, quelques Janzéens passionnés cherchent des fonds et un terrain pour ériger un cinéma. Le diocèse qui agrandit son école, offre alors un terrain tout proche. L’équipe fondatrice trouve des fonds pour les matériaux et va construire elle-même le bâtiment. La salle est inaugurée le 1er janvier 1948.
 

La particularité de notre cinéma c’est qu’il n’a jamais fermé

Michel Robin, membre de la commission travaux et ancien président


D’autres cinémas de la région comme ceux de Châteaugiron ou de Retiers, ont fermé quelques années avant de renaître. Mais bien des salles dans les bourgs en campagne ou dans les quartiers des grandes villes ont connu la dernière séance. Une crise qui a touché la France entière avec l’arrivée de la télévision puis celle du magnétoscope.
La fréquentation annuelle des cinémas en France est tombée de 411,6 millions d'entrées en 1957,  à 116 millions d’entrées en 1992 (source Sénat.fr & CNC).

Quelques salles vont heureusement survivre ou même rouvrir au milieu des années 80, grâce à un renouveau du cinéma français et un coup de pouce de Jack Lang. Le jeune public est cinéphile et préfère alors le grand écran.
 

Au creux de la vague le Stella ne faisait plus que 5500 entrées annuelles

Michel Robin est tombé dans la marmite du cinéma dès le collège et il s’est retrouvé opérateur projectionniste au Stella très tôt. Il participait à la vie de l’association et se souvient d’une réunion en 1975 ou le Stella a failli disparaitre, alors que la salle ne comptait plus que 5500 entrées annuelles.

« On parlait fermeture mais par chance, un opérateur qui était aussi dépanneur télé et qui réparait fréquemment le projecteur de la salle du Stella, est devenu le président de l’association. Et tout est reparti, comme le cinéma français de l'époque. Dans les années 80 les entrées sont remontées avec des films comme « les Compères », « l’Ours » et bien d’autres… Alors on a pu faire les premiers travaux : d’abord une rénovation du hall puis de la salle en 1984. L’architecte était le même qui faisait des salles pour la SOREDIC, la société qui distribuait les films à tous les cinés associatifs issus des patronages dans les villes, les bourgs et les quartiers. À l’époque c’était déjà 240 salles dans l’Ouest. Et à côté il y avait CINEMA35 (l'ex Union des salles familiales d’Ille-et-Vilaine) qui regroupait déjà 35 salles en Ille-et-Vilaine. C’était le département français où il y avait le plus de salles associatives et tout ça on le doit beaucoup aux curés qui ont essaimé le cinéma dans beaucoup d’endroits en Bretagne. ».

Aujourd’hui, la SOREDIC c’est structurée pour exploiter dans l'Ouest une centaine de salles (CINEVILLE) et programmer 280 écrans (CINEDIFFUSION).
Quant au cinéma Le Stella, si on regarde ses 70 ans d’histoire, il a toujours été mené par une équipe novatrice, toujours à la pointe des cinés associatifs.

En  2020 c'est la grande refonte: "au départ, on ne voulait changer que le projecteur et le son mais le projet a été refusé par le Centre National du Cinéma (CNC). Il fallait revoir la disposition des fauteuils. Donc on a vu plus grand parce qu’il fallait aussi changer le système de chauffage et l’isolation de la salle."
Après trois ans d’études et de réflexion le projet se concrétise avec de nombreux investissements:


Un investissement écologique

Coté dépenses, c’était important de baisser la consommation d'énergie et son budget : 6000 euros pour 9000 litres par an de fioul et 5000 euros d’électricité, rapporte Michel Robin :
"Dans notre projet initial on gagnait 52% d’énergie en passant à l’aérothermie; mais on n’en gagnera finalement que 37% parce qu’on est dans la zone d’un bâtiment de France. On a été consterné d’une telle décision. On nous parle de sauver la planète mais on nous refuse un système qui était placé derrière le cinéma sans aucune vue sur l’église classée. Pour l’isolation de la salle de cinéma on voulait isoler par l’extérieur mais là aussi il fallait garder le mur en pierre. Alors on a isolé par l’intérieur mais on n’a pas refait le plafond parce qu’avec les tentures, le prix des travaux serait monté à 542.000 euros HT alors que le projet retenu coûte 300.000 HT. Ce n’était pas éco-responsable de détruire un plafond et des tentures en bon état, pour gagner 20.000 euros de chauffage sur 20 ans. Les 9 membres de la commission travaux dont je suis on préféré en rester là."
 

L'importance d'une équipe toujours renouvelée

Le président actuel, monsieur Bernard Letort fini son mandat. L'association a limité à deux mandats de 3 ans la durée d’une présidence pour favoriser un renouvèlement des équipes. "Cette fois on va leur laisser les manettes d’un super vaisseau et pouvoir leur transmettre notre expérience".
 

Le public est prudent avec le coronavirus

Depuis la réouverture des cinémas le 22 juin dernier, la prudence l'emporte souvent sur la passion du cinéma et la plupart des salles font assez peu d'entrées. 
"moi je suis allé sur Auray récemment, témoigne Michel Robin, dans un complexe de cinq salles, on nous donne du gel pour les mains à l’entrée, on a nos masques on se met dans nos places. Un petit film nous explique qu’il faut laisser une place entre groupes ou gens qui ne se connaissent pas. C’est assez bien fait et je suis allé à une séance où il y avait beaucoup de monde dans une file où chacun gardait ses distances, là ça ne me faisait pas peur."
 

La fréquentation et la distribution en panne

Sur les sept premiers mois de l’année 2020, la fréquentation en France est estimée à 44,06 millions d’entrées en baisse de 64,3 % en raison de la fermeture des salles pendant 99 jours et d’une offre limitée de films depuis la réouverture. Sur les 12 derniers mois, la fréquentation atteint 133,87 millions d’entrées en diminution de 35,3 % (source CNC)

Le problème c'est qu'il y a très peu de films à sortir. Toutes les sorties des grosses productions sont repoussées parce que les productions américaines qui représentent 45% des entrées en France sont bloquées aux États-Unis. Les producteurs craignent une sortie catastrophique très en dessous de leurs espoirs et préfèrent attendre plutôt que de boire la tasse.

"L’automne et l’hiver à venir vont être un peu compliqué, confie l'ancien président du Stella, mais il va falloir que notre équipe de programmation (3 ou 4 personnes) fassent des cycles avec des anciens films. Je suis inquiet pour le cinéma en général mais pas pour nous, salles associatives. Nous n’avons pas les mêmes coûts que les salles professionnelles. Nous c’est 90 bénévoles qui se relaient et se partagent les tâches. On est classé Art et Essai avec des jeudis à thème et des animations qui sont déjà faites habituellemnt et qu’on peut développer pour se différencier."
 

Le Covid fait moins peur dans les petits cinémas

"Ce qui nous rassure ici c’est que les 9500 habitants de Janzé vont préférer un petit cinéma comme le nôtre. l'an passé on faisait 70 entrées en moyenne par séance pour 280 places. Et maintenant on va avoir 258 places et 7 places pour les personnes à mobilité réduite (PMR). On a privilégié le confort en augmentant la distance entre les rangs ( on perd un rang sur le parterre par rapport à l’ancienne disposition). Et on est un peu plus large de 3cm sur chaque fauteuil. On améliore le confort physique, et le son et l’image qui gagne en définition et en luminosité.
 

Les petites salles comme vous ça va disparaitre

Hussam Hindi



Ces dernières années Michel Robin a senti une inflexion des orientations du CNC qui change d’approche sur le soutien aux petites salles. Même Hussam Hindi (le directeur artistique jusqu’à l’an dernier du festival de Dinard), disait à Michel Robin, en marge d’une conférence de l’université du temps libre (UTL) en septembre dernier « de toutes façons, les petites salles comme vous, c’est triste à dire mais ça va disparaitre.
-- Doucement ! on est encore là »
lui a-t-il répondu.

Mais en se rendant au congrès de la fédération des cinémas de France à Deauville, Michel Robin a compris qu’il y avait un petit problème:
"Quand on a fait les travaux du hall en 2015, il y avait 145.000 euros HT de travaux et on a perçu 35% de subvention du CNC. Mais là, en 2020, sur 300.000 euros HT d’investissement ce n’est plus que 11,70%." 

Et il constate au delà du CNC une baisse des aides locales aux investissements : "Quand on a fait les gros travaux de 1998 pour 525.000 euros HT on était à 80% de subventions au total : entre le CNC, la Communauté de communes, et les fonds européens (qu’on n’arrive plus à avoir). Aujourd’hui l’addition des subventions ne couvre plus que 42% des travaux". 
C’est peut-être à cette chute vertigineuse que faisait allusion Hussam Hindi, par ailleurs fervent défenseur du cinéma sur grand écran.

Ce que ne comprend pas Michel ROBIN c'est l'idée de réserver les progrès techniques aux grandes salles des agglomérations. Pour lui le 4K et le son Atmos sont des équipements qui importent autant aux spectateutrs des petites villes et des campagnes, qu'aux spectateurs des grandes agglomérations. "Autour de Rennes beaucoup sont déjà équipés, ajoute Robin Michel, il y a le Cinéville avec 3 salles à Vern et 3 salles à Bruz, les Gaumont évidemment avec leur super salle Dolby et CGR... mais nous à Janzé avons toujours su que l’équipement technique et le confort, c'est primordial."
 

Le système du CNC est un système à revoir

Au Stella l'entrée est à 5,20 euros, mais à qui va l'argent du prix du billet de cinéma que paye le spectateur?
Pour comprendre ce qui se passe il faut accepter de faire un peu de calcul: 5,5% va à la TVA et 10,72% va au CNC. Le reste se partage environ à environ 50% entre la distribution et l’exploitant de la salle. La part qui va au CNC va aider les producteurs mais aussi les salles. On comprend que si les recettes baissent avec la fréquentation, alors le CNC aura moins d'argent à distribuer. Avec l'arrivée des plateformes qui incitent les gens à rester chez eux devant la télé, il va être temps de réagir. Ainsi le dernier Walt Dysney, Mulan ne sera pas distribué en salle mais uniquement en VOD  et au prix fort. Un phénomène qui a déjà troublé voire scandalisé, les festivaliers à Cannes ou à Dinard comme en témoignait Hussam Hindi en septembre dernier à Ouest-France:
 
"Il y a de plus en plus de films britanniques achetés; mais de moins en moins pour les salles et de plus en plus pour des plateformes. Le dernier Hitchcock d’or, Jellyfish, comme le prix du public, Old Boys, ne sortent que sur des plateformes en ligne. C’est une page qui se tourne. Il y a dix ans, ils seraient sortis en salles."

De quoi inquiéter les exploitants, surtout si leurs salles n'offrent pas encore le meilleur de la technologie et du confort qui font la qualité du spectacle et la différence avec les petits écrans. Le Stella devrait ouvrir ses portes le 19 août.
 
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