Des oeuvres géantes projetées sur une tour à Rennes : la culture tente de se déconfiner

Photo d'Erick Deroost projetée sur la tour de la CPAM à Rennes / © DR
Photo d'Erick Deroost projetée sur la tour de la CPAM à Rennes / © DR

Les salles de concert, les théâtres, les cinémas : tout est fermé. Et certains de prédire qu'il n’y aura pas de rentrée culturelle en septembre. Alors quelle place pour la culture, comment produire une offre pour le public en cette période de crise sanitaire ?
 

Par Eric Pinault

Dès lundi soir, les passants seront invités à découvrir des œuvres projetées sur la tour de la Sécurité Sociale, esplanade Charles de Gaulle à Rennes (Ille-et-Vilaine).
Une proposition de la société Spectaculaires, Allumeurs d'images (11 au 31 mai, de la bascule jour nuit jusqu’à minuit).

« La tour de la Sécu est à l’épicentre de la ville », indique Benoît Quéro, fondateur de Spectaculaires.
« Elle héberge des acteurs de l’ombre (Caisse Primaire d’Assurance Maladie, Caisse d’Allocations Familales) qui méritent symboliquement d’être mis en lumière. Il ne s’agit pas uniquement de dire « merci » mais d’afficher une solidarité créative ».

 


Des artistes ont répondu à l’appel et ont prêté des œuvres qui ont été retraitées pour une mise en lumière.
Le street artist War, le plasticien Erick Deroost par exemple.
 
Photos d'Erick Deroost lors des essais de projection / © DR
Photos d'Erick Deroost lors des essais de projection / © DR


En 2019, ce dernier avait réalisé une série de portraits de personnes âgées avec des enfants à la clinique Saint Hélier à Rennes. L’établissement héberge à la fois une crèche et un EHPAD. Des visages interpelleront le public.

« Chaque double portrait met en scène un souvenir collecté auprès d’un aîné », précise Erick Deroost, que la situation du moment interroge déjà. « Je me dis que ce n’est sûrement pas la dernière épidémie, alors il va falloir aller vers un autre modèle pour éviter des situations extrêmes comme ce confinement total ».

En attendant, la culture s’adapte, et en l’absence de lieu ouvert, « cette idée de projection permet de faire durer mon expo. Maintenant je pense que de petits lieux d’exposition vont rouvrir. Ce qui m’inquiète plus c’est le spectacle vivant ».

Car si cette perspective d’un retour de l’art dans l’espace public fait du bien, globalement quelle offre sera possible ? Les salles ne vont pas rouvrir de sitôt à en croire certains responsables.

« Non, il n’y aura pas de programme de saison de septembre 2020 à juin 2021 », affirme le metteur en scène Simon Gauchet (élève de la promotion 2012 de l’école du Théâtre National de Bretagne, responsable du théâtre-paysage de Bécherel en Ille et Vilaine) sur Médiapart.
 

Mais pas de fatalisme. « Les théâtres sont morts, vive les théâtres ! », enchaîne Simon Gauchet.

« Plutôt que de se voiler la face, travaillons à l’invention de « théâtres situés », qui prennent soin de l’environnement qui les entoure, qui créent pour lui et par lui, qui accompagnent aussi encore plus les compagnies locales, car ce sont d’abord elles qui vont prendre en pleine face ce qui nous arrive. »

L’artiste propose à la culture de s’affranchir de la diffusion, critère premier du financement aujourd’hui. Pour exister aujourd’hui il faut remplir des salles et enchaîner les représentations.

Et demain ?


« Prenons cette saison prochaine comme un moment d’expérience », propose Simon Gauchet, …pour « tenter des formes inouïes qui n’auraient pas lieu dans des salles de spectacles mais partout ailleurs, dans les hôpitaux, les lycées, dans l’espace public, dans les champs, sur les fleuves ou les ronds-point pour 2, 10 ou 50 spectateurs ».
Audacieux !

« L’inventivité est bien là », constate Jean-Michel Le Boulanger, vice-président du Conseil Régional en charge de la culture.
Mais si des compagnies d’art de rue pourront jouer sur des places et accueillir du public aux fenêtres, « les modèles économiques qui font vivre les artistes sont basés sur des réalités très ébranlées ». 
On en revient à la logique de diffusion. Des petites jauges sont-elles compatibles avec le financement public de la culture ?
« Ce sont des questions à se poser », répond l’élu. « En attendant il faut que les structures soient encore là dans un an pour porter ce genre de projets, d’où la nécessité du plan de relance de l’Etat avec un chapitre important pour la culture. »


Dans le jus


L'urgence à agir se heurte à la difficulté à réfléchir en pleine gestion de crise.

« Je passe 10 heures par jour à tenter d’avoir un inventaire, une lisibilité du désastre en cours », affirme Jean-Michel Le Boulanger.
La Région Bretagne soutient 1 000 structures culturelles et quasi 100% sont impactées, avec à chaque fois des emplois en dangers, et l’élu doit bien l’admettre, « on est dans le jus pour gérer l’aide à apporter ».

Pour l’heure toutes les subventions sont versées même quand les événements ou productions sont annulés.
 

On dit qu’on est encore en vie


La culture, comme la production industrielle, la circulation des marchandises et des hommes ou encore la reconnaissance de professions parfois dénigrées, entre dans la catégorie des sujets à repenser.
La projection de visages et d'oeuvres d'art sur une tour sera une occasion modeste de nous interpeller.

Spectaculaires, entreprise culturelle parmi d'autres qui souffrent en ce moment, veut aussi par cette initiative adresser un message. "On dit qu'on est encore en vie".

 

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