“On est vraiment parti dans l’inconnu. On ne savait pas dans quel service” : une infirmière bretonne en Île-de-France

Service de réanimation Covid-19 illustration / © PHOTOPQR/LE COURRIER PICARD/MAXPPP
Service de réanimation Covid-19 illustration / © PHOTOPQR/LE COURRIER PICARD/MAXPPP

Elle a appris par les cadres de santé du CHP St-Grégoire où elle travaille, que les hôpitaux autour de Paris avaient grand besoin de renforts. Elle fait partie de ceux qui se sont portés volontaires. Elle témoigne de sa première semaine dans un service de réanimation Covid-19, loin de chez elle.

Par Marc-André Mouchère


Isalina Dos Santos est une infirmière de 26 ans. Elle était en poste depuis un an au bloc opératoire du Centre Hospitalier Privée de Saint-Grégoire quand l'épidémie s'est répandue en France. 

Aujourd’hui elle fait des services de nuit de 12 heures à Port-Marly à une quinzaine de kilomètres à l’ouest de Paris.

On est vraiment parti dans l’inconnu. On ne savait pas dans quel hôpital, ni dans quel service on allait, ni même pour combien de temps. Mais nous savions que nous allions être encadrés et formés par les équipes sur place pour en apprendre davantage sur cette pathologie et  sa prise en charge.


Et vous occupez un poste comparable à celui que vous aviez au CHP St Grégoire?

« Pas du tout, à ce jour je suis infirmière en réanimation Covid. Ce n’est pas du tout la même spécialité : c'est extrêmement technique. Normalement ça demande 6 à 12 mois de formation. À notre niveau on essaie de soulager les équipes qui sont en état de crise depuis un mois. L'objectif est de les soulager parce qu’ils accumulent parfois 6 jours sur 7, avec des alternances de rythme jour/nuit.

Auparavant je travaillais de nuit en psychiatrie et en chirurgie post-urgences, je sais donc m’adapter à ce rythme. »
 

Et finalement comment s’est passé votre transfert et quel accueil avez-vous reçu?


« On nous a prévu le TGV et à l’arrivée un taxi nous attendait. Il nous a conduit dans des appart‘hôtels où nous avons chacun notre chambre et notre indépendance. Chaque jour, des taxis nous emmènent prendre notre service à la clinique de l’Europe à Port Marly. Une clinique du groupe Vivalto, comme le CHP de Saint-Grégoire, mais avec une capacité moins importante et des activités différentes. La réanimation de la clinique de l’Europe, est d’ailleurs l’une des première en France. »
 

Quelles conditions de travail avez-vous trouvées à la clinique de Port Marly?


« Quand on est arrivé dans le service on avait 8 patients. On en a accueilli un neuvième, mais on a malheureusement perdu un des autres patients dans la semaine.»

« Un deuxième service de réanimation Covid a été ouvert dans les blocs d’endoscopie de l'hôpital avec une capacité de 6 lits supplémentaires, aujourd’hui tous occupés. Si nécessaire ils pourraient encore ouvrir des lits si les demandes affluent pour des patients. Les patients atteints par le Covid-19 peuvent subir une aggravation majeure de leur état de santé, nécessitant un placement en réanimation. Ils sont difficiles à stabiliser. Ils ont toute notre attention et tous les soins nécessaires afin de leur donner les meilleures chances de rétablissement. »
 

Avez-vous rencontré beaucoup d’autres volontaires comme vous dans cet hôpital?


« Oui et que des Bretons ! Je crois même qu’à la clinique de l’Europe, les volontaires ne viennent que de Bretagne. Nous venons de Brest, de Morlaix, de Chateaubriand et de Rennes. On se voit chaque jours, à l’hôtel, à la prise de service, ou à notre sortie de service. Ce sont de superbes rencontres ! 

Aujourd’hui on est peut-être même parfois plus de Bretons que de Parisiens dans mon service. »
 

Quel a été l’accueil des personnels de cet hôpital?


« Les équipes ont été très émues, très touchées par notre démarche de volontariat alors qu’on se plongeait dans l'inconnu. Les soignants de la clinique de l’Europe ont été impressionnées par le nombre de personnes qui se sont déplacées pour leur venir en aide sans savoir ce qui les attendait, pour leur apporter du soutien. Ils nous remercient chaque jour pour cet élan de solidarité. Malgré le contexte, nous sommes dans de bonnes conditions psychologiques ! »
 

Vous avez le temps d’échanger entre soignants et de vous décharger du poids psychologique de ce que vous vivez dans les services?


« Ça dépend de la charge de travail et de l’état de santé de nos patients. Ça dépend aussi du rythme, pendant les douze heures de service : on peut certains jours n’avoir que 20 minutes ou 30 minutes pour se poser, notamment pour manger.

Si on a un peu plus de temps, on peut échanger sur le travail, se détendre un peu. Mais mine de rien c’est une situation très dure. Malgré toutes les précautions mise en place, la crainte de l’attraper et de la transmettre est omniprésente. »
 

Êtes-vous suffisamment nombreux pour les besoins de vos malades?

« L’arrivée des volontaires a apporté des moyens humains permettant d’être largement en nombre. En général on fonctionne par binôme  : un habitué du service et un volontaire pour trois patients.
Deux soignants pour trois patients c’est confortable mais c’est aussi nécessaire pour leur garantir la meilleure des prises en charge.»
 

Ce n’est peut-être pas la même chose dans tous les hôpitaux sur Paris?

« Ah oui c’est certain. Il manque des moyens humains dans les réanimations des hôpitaux de Paris, les équipes s’épuisent, tombent malades… L’affluence des patients atteints par le COVID-19 submergent les unités de soins, et leurs équipes.» 
 

Et pour les matériels et les médicaments, avez-vous tout le nécessaire?


« Non il y a des manques. Il y a une pénurie au niveau des médicaments curarisants, au niveau des médicament sédatifs et également au niveau du matériel d’habillage. Mais partout c’est le même souci. Les services partagent leurs réserves avec la Pharmacie de l’hôpital. On a aussi des partages entre les hôpitaux d’Île-de-France; depuis la Bretagne nous avons envoyé divers matériels: tenues d’habillage, respirateurs et pousse-seringues.
 

Envisagez-vous de rester longtemps à Port Marly, ou de revenir vite en Bretagne?


« Cela dépend. Je pense que le retour se fera en fonction des besoins de la Bretagne.

S’il y a un pic important nous serons probablement rappelé, d’autant que notre petite expérience sera utile si on ouvre une unité de réanimation à Saint-Grégoire. Mais si ça reste calme en Bretagne, j’ai bien-sûr proposé au CHP de Port Marly de rester le plus longtemps possible. Les équipes soignantes donnent de leur temps pour nous former, ce qui majore leur charge de travail. La moindre des choses est de mettre nos compétences acquises à leur service. Donc s’il faut rester davantage, je le ferai. J’ai d’ailleurs signé pour la semaine prochaine. »
 

Vous en retiendrez quoi de cette expérience?


« S’il y a quelque chose à retenir selon moi, c’est l'élan de solidarité extrêmement important. L’humain est vraiment au coeur de cette expérience complètement inédite.

Malgré la fatigue ou l'épuisement, on se soutient tous mutuellement, c’est une nécessité. Cette solidarité nous donne le courage et la motivation nécessaire pour surmonter cette épreuve ensemble. »
 

Arrive-t-il encore des renforts pour la semaine prochaine?


« Oui, il en arrive encore. J’ai un collègue du bloc opératoire de Saint-Grégoire qui est arrivé hier. D’autres des salles de réveil du CHP Saint-Grégoire arrivent lundi. On est déjà une bonne douzaine de Saint-Grégoire, peut-être 15 maintenant et il arrive encore des personnels soignants d’autres cliniques de Bretagne. »


Pensez-vous qu’on va en sortir vite de cette épidémie?


« Selon moi, ça va encore durer longtemps parce que le confinement n’est pas toujours respecté. Les gens ne voient pas l’état de gravité de nos patients dans les services de réanimation. C’est parfois violent.

J’ai peur qu’il y ait des cas de Covid-19 très longtemps, qu’il y ait encore plusieurs pics. »

 

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