PSA La Janais : la mue du syndicat-maison

A l'intérieur de l'usine PSA, le tableau d'affichage des différents syndicats, dont le SIA, syndicat-maison. / © Tess Raimbeau
A l'intérieur de l'usine PSA, le tableau d'affichage des différents syndicats, dont le SIA, syndicat-maison. / © Tess Raimbeau

Pendant plus de 40 ans, le SIA, le syndicat-maison ultra-majoritaire a régné sans partage sur l'usine PSA de La Janais. Longtemps perçu comme le bras armé de la direction, il tente aujourd'hui de redorer son blason. En quête de rédemption, le SIA se présente comme une organisation « normale ».

Par Déborah Coeffier

Mai 1968. La France se rebelle et une partie de l'usine Citroën de La Janais tourne au ralenti. La direction décide de fonder son propre syndicat : le Syndicat Indépendant des Salariés de Citroën (SISC) qui s'affilie rapidement à la Confédération Française du Travail (CFT). Les protagonistes affichent la couleur : lutter contre les « rouges », les communistes de la CGT. Dans un contexte de Guerre froide, la CFT se présente comme une organisation apolitique accusant les autres syndicats d'être « commandés par des partis minoritaires et dangereux », selon un tract de juillet 1968. Progressivement elle glisse rapidement vers l'extrême-droite. 

Les ordres sont clairs, les salariés doivent soutenir sans sourciller ce syndicat-maison. Dans une note secrète** de 1969, la direction demande à ses chefs de services et ses agents du personnel « de faire bénéficier les candidatures libres [du syndicat-maison], d'un soutien efficace ». Yannick Poulain, ancien secrétaire général de l'Union Syndicale Intérim (USI-CGT), témoigne : « Aux élections du personnel chez PSA, vous aviez des petits chefs qui appelaient les salariés un par un, pour leur dire " Vous savez, demain il y a les élections. On sait ce qu’on a, mais on sait pas ce qu’on aura."  Ils leur disaient clairement de voter CSL [ancien nom de la CFT]. »

Silence et violences

Au cœur des années 1970, une chape de plomb s'abat sur La Janais. La direction concentre son énergie pour que les salariés choisissent soit l'abstention, soit le vote pour le syndicat maison. En tout cas, tout plutôt qu'un bulletin pour un syndicat « rouge ». Une stratégie qui porte ses fruits : en 1969, sur les 6500 salariés de l'usine, à peine un tiers s'est prononcé ; et sur ces 2000 votants, 9 sur 10 donnent leur voix à la CFT. Le ton est donné. Jusqu'en 1981, la CFT - qui devient CSL en 1977 – ne tombera pas en-dessous de la barre des 85%. À titre de comparaison, aux élections prud’homales de 1987, la CSL n'obtient que 2,3% au niveau national.

Les ouvriers sont surveillés et ils le savent. Avant chaque embauche, les responsables, souvent membres du syndicat-maison, mènent leurs enquêtes sur les futures recrues. Fabrice Lucas, militant CGT, raconte : « Si un mec se faisait embaucher, on allait voir le curé de son village pour savoir s'il manifestait. » Les salariés sont observés jusque dans les toilettes. Leurs propos sont rapportés à la direction. Pour François, militant CGT, cette culture du silence imposé existe encore aujourd'hui : « Je suis là-bas depuis 30 ans, il y a toujours eu de la peur. Des mecs jouaient le rôle de flic et donc les gens, ils craignaient... et il y a toujours ce poids. » 

A cette époque, l'omerta s'applique à toutes les usines de Citroën. En 1978, le roman de Robert Linhart, L’Établi fait sensation. Il y raconte les conditions de travail de l'usine Citroën de la porte Choisy, à Paris. « Nous avons parmi nous des mouchards de toutes nationalités, et surtout le syndicat maison, ramassis de briseurs de grèves et de truqueurs d'élections. Tout le monde sait que l'encadrement officiel de Citroën n'est que la fraction émergée du système de flicage de la boîte. » 

Les militants de la CFT-CSL étaient surnommés « les gros bras ». Les cégétistes font les frais de leurs actions : pneus crevés, couronnes mortuaires lancées dans les jardins, menaces, agressions, locaux de la CFDT vandalisés... Tout le monde sait, personne ne parle. Une rumeur circule : si on adhère à un autre syndicat, c'est la porte.

Petite carte de tranquillité et emplois fictifs

La seule solution était d'adhérer à la CSL. Éric Berroche, élu communiste à la ville de Rennes et ancien délégué CGT de l'usine de la Barre Thomas, se souvient : « Les gens étaient forcés d'adhérer à la CSL. Les autres syndicats étaient éradiqués ou marginalisés. » La carte de la CSL, c'est la « petite carte de la tranquillité ». « C'était une sorte de passeport. Pour espérer une rallonge sur le salaire ou une promotion, il fallait absolument l'avoir », commente Michel Bourdon, secrétaire de la section CGT.
Libération évoque en 1999, un rapport de l'inspection du travail qui démontre que la direction de l'usine de Rennes procurait aux dirigeants de la CSL des emplois fictifs. En clair, on n'était pas très regardant sur le nombre d'heures passés dans les locaux syndicaux. A tel point que plusieurs personnes ne travaillaient plus du tout à leurs postes d'origine.

Les débuts d'une ouverture

Les années 1980 marquent un tournant dans les rapports entre la direction et la CSL. Pour la première fois, le syndicat-maison tombe d'accord avec son ennemi historique, la CGT. Ensemble, ils partagent la même analyse  sur le secteur de l'automobile qui est alors est touché de plein fouet par la crise pétrolière. PSA Peugeot-Citroën licencie massivement alors que l'entreprise fait encore des bénéfices considérables. Dans un de ses tracts, le syndicat-maison accuse la direction de profiter de la situation. Une déclaration qui prend les allures d'une petite révolution interne, mais aucune manifestation ne sera organisée. 

Mai 1981 : François Mitterrand est élu à la présidence de la République. Pour la première fois, il fait surveiller les élections salariales chez PSA, organisées dans la foulée. Et la CSL n'obtient plus « que » 56% des suffrages. L'arrivée de Jean-Martin Folz à la tête du groupe en 1997, va également amorcer un changement majeur pour les syndicats. Le nouveau PDG souhaite un véritable pluralisme et soutient dès son arrivée la création de nouvelles sections syndicales dans ses usines, comme celle de FO à PSA Rennes.

Une normalisation tardive


En 2002, coup de théâtre : la CSL est dissoute au niveau national. À La Janais, c'est le Syndicat indépendant de l'automobile (SIA) qui reprend le flambeau, avec à sa tête Serge Halouze qui dirigeait la section CSL depuis 20 ans. Pascal Steinbach lui succède en 2007. Il vient de l'usine de Poissy. Adhérant à la CSL dès son embauche, il débarque à La Janais en 2002, avec une culture d'entreprise différente. Il amorce donc une refonte en profondeur de l'antenne rennaise, avec une nouvelle équipe, plus jeune. Les décisions sont désormais débattues en interne et votées, ce qui n'était pas le cas auparavant.

Et en septembre 2012, c'est la révolution ! Après un débrayage,le SIA monte à Paris pour défiler sur les Champs-Élysées et manifester contre le plan social décidé quelques mois avant. « Vous imaginez, nous grévistes, sur les Champs avec les autres syndicats ? Mais c'était inimaginable, il y a dix ans! »

Le SIA manifeste à Rennes aux côtés des autres organisations syndicales en septembre 2012. / © Marc-André Mouchère
Le SIA manifeste à Rennes aux côtés des autres organisations syndicales en septembre 2012. / © Marc-André Mouchère
Mais avant d'en arriver là, la route a été longue. « La culture, c'était de ne surtout pas faire de vague. » En 2009, alors que la direction annonce la suppression de plusieurs centaines de postes, les syndicats appellent au débrayage. Se pose alors la question de la participation du SIA au mouvement. Devant le nouveau dialogue interne, certains militants veulent en être, d'autres ont peur. Finalement, le syndicat n'y va pas. Pour le nouveau secrétaire, « On n'était pas prêts. Il fallait ménager la chèvre et le chou. »

Les conséquences sont lourdes. Une partie des militants quitte la section syndicale. Selon Pascal Steinbach, cette mutation profonde atteint son apogée lorsque : « Un jour, j'ai débarqué dans le bureau du DRH et lui ai dit "nous ne sommes pas une milice anti CGT. Nous sommes un syndicat à part entière.»

Avec quelques années de recul, chacun y va de son analyse sur la transformation du syndicat-maison en syndicat tout court. Pour Mickaël Gallais, délégué CGT : « L’évolution du SIA est une évolution de façade pour répondre aux attentes de leur base, mais ça ne va pas loin. » Au contraire, pour Pierre Comtesse, secrétaire FO et Fabrice Lucas, il faut arrêter de se focaliser sur le passé car aujourd’hui, le SIA est devenu un syndicat comme les autres. Pascal Steinbach renchérit :« Aujourd'hui, je suis fier de dire qu'on est un syndicat pur et dur. C'est vrai qu'on privilégie le dialogue et la négociation, mais on n'est pas des bénis oui-oui.»

Le changement est bien en marche. Les militants des différentes sections syndicales passent d'un local à un autre pour débattre autour d'un café et n'hésitent pas à se charrier dans les couloirs. Pour ceux qui ne connaissent pas l'histoire, ça ne veut pas dire grand chose. Pour les syndicalistes de La Janais, c'est une véritable révolution.


** Délion E., « Le syndicalisme CGT dans les usines Citroën de Rennes, de 1962 à 1981 », mémoire soutenu à l'université de Rennes 2, en 1998.

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