PSA: “Le rapport personnel à l'entreprise n'existe plus”

Philippe Leroy : « A partir du moment où l'on perd son emploi, cela pose toute une série de traumatismes. » / © Karen Latour
Philippe Leroy : « A partir du moment où l'on perd son emploi, cela pose toute une série de traumatismes. » / © Karen Latour

Des salariés moins soudés, moins attachés à la marque, le désengagement syndical… l'écart se creuse entre la place donnée au travail et l’épanouissement personnel. Entretien avec Philippe Leroy, sociologue au Centre de Recherche sur l’Action Politique en Europe (CRAPE).

Par Karen Latour

La plupart des salariés affirment qu’ils n’auraient jamais pu acheter une autre marque de voiture. Comment expliquer leur attachement à la marque PSA ? Est-ce lié au paternalisme ?
 

Cet attachement tient à deux choses : les avantages associés, comme l’achat de voitures à prix plus bas. Mais on a aussi quelque chose de l’ordre du symbolique, que l’on ne retrouve pas que dans l’industrie automobile. Les salariés sont assez fiers de leur travail… Et de leur entreprise ! Quand on fait sa vie, sa carrière dans la même société, on en devient un membre à part entière. Une forme d’identification s’opère.

En ce qui concerne le paternalisme, ces marqueurs peuvent rester chez les anciens. Dans les années 70, les entreprises étaient comme la famille pour le salarié. Elles procuraient des aides sociales aux familles (éducation des enfants, crèches…). Certaines entreprises avaient même leur propre monnaie ! Il s’agissait d’une forme d’intégration très développée où le chef d’entreprise était le chef symbolique, mais aussi de fait. Après, le modèle industriel des années 80 a fait éclater tout ça.

Aujourd’hui la durée de vie des entreprises est très incertaine, la permanence n’est plus au rendez-vous. Le rapport personnel à l’entreprise n’existe plus. Les propriétaires des moyens de production ne sont plus des « patrons à vie ». Ils ne sont que des décideurs qui se succèdent.

Perdre son emploi quand on est autant attaché à son entreprise, c’est comme être dépossédé d’une partie de son identité ?


Pour les futurs retraités, les effets de la rupture du contrat de travail sont moindres car ils sont en fin de parcours. Les autres salariés se divisent en deux catégories. Les cadres, qualifiés et mobiles, qui vont connaître un moment d’incertitude, le temps de passer d’un domaine à un autre, mais pour qui on peut imaginer une possible reconversion. Et le plus grand nombre, des gens peu qualifiés ou ultraspécialisés qui vont se demander comment reconvertir leurs compétences dans de nouveaux domaines. Ceux-là ont moins de marge de manœuvre car ils se trouvent souvent dans des bassins industriels avec de faibles perspectives de reconversion.

Quand on regarde des vidéos de gens qui viennent d’apprendre qu’ils vont perdre leur emploi, on voit toute l’importance que représente la place du travail dans les mentalités. Partir, c’est aussi perdre les liens créés avec les amis.
Aux incertitudes économiques, s’ajoutent donc des risques de désocialisation qui sont liés à l’absence de rythme de travail, à la fin des relations entre collègues, à la disparition des obligations statutaires qui exigent que nous soyons des individus sociaux… Le processus d’exclusion se fait par palier.

Quel est le rôle du travail dans la construction de l’individu ?


La famille nous transmet des normes, des valeurs, des modèles de comportements qui nous permettent de devenir, non pas des individus sociaux mais familiaux. Pour qu’un individu devienne « social » il doit recevoir des règles du jeu et des éléments de la culture de la part d’institutions plus larges que la famille. Il doit se confronter à des groupes qui ne sont pas son groupe d’origine. Cela passe notamment par le travail.

L’emploi est une norme, la « valeur travail » est devenue une condition importante de la réalisation de l’individu. Des années 70 aux années 90, il allait de soi qu’un parcours de vie passait systématiquement par un emploi durable au niveau du statut acquis ainsi que dans l’entreprise.
Mais avec la crise de ces dix dernières années, les schémas se sont inversés : avoir une carrière ce n’est plus forcément avoir le même emploi tout au long de sa vie.

Le travail reste donc un marqueur identitaire important mais il est concurrencé par d’autres sphères sociales, dans lesquelles les individus souhaitent se réaliser, comme l’univers domestique, familial ou les loisirs.

Se réalise t-on toujours par le travail ? Identités sociales et professionnelles sont-elles liées ?


Nous pourrions distinguer trois groupes de salariés. Le premier, minoritaire, est un monde essentiellement masculin où le travail tient une place prédominante : ces personnes ne se réalisent qu’au travail.

Le deuxième groupe rassemble une majorité de gens, pour qui le travail est un déterminant pour la réalisation de soi, il n’est pas le seul endroit où on veut s’épanouir. Il y a cinquante ans, la majorité de notre temps était consacré au travail alors qu’aujourd’hui, il a tendance à se réduire en volume.
Avoir du temps pour soi est devenu une revendication assez forte. Toutefois, des traces des Trente Glorieuses perdurent : s’il existe plusieurs manières de réussir sa vie, pour beaucoup de gens, cela passe par la recherche d’un emploi qui les valorise socialement.

Enfin, on peut identifier un troisième groupe, dont les membres contestent explicitement les formes et conditions de travail telles que nous les connaissons aujourd’hui. Pour eux, réussir sa vie, c’est réussir en dehors du travail.

« On est de moins en moins soudés » nous confie un salarié. La crise dans le secteur automobile explique-t-elle la diminution du sentiment d'appartenance ?


Quelles que soient les organisations, il est devenu difficile de construire des relations entre les individus et le collectif car les gens n’ont plus cette culture du combat. Cela se traduit par une identité collective amoindrie, comme pour les syndicats. L’engagement se fait sous des formes distinctes de celles qu’on a connues par le passé, au sein d’associations par exemple.
Ce mouvement de désyndicalisation ne signifie pas un désintérêt pour l’action syndicale. Pour preuve, dans les élections au Comité d’Entreprise, pour les délégués du personnel, le taux de participation reste important. De plus, on a vu ces derniers mois des mouvements sociaux importants.
Cela étant dit, la crise exacerbe les individualismes. Chacun espère tirer son épingle du jeu. Si 1000 emplois sont supprimés, on va faire en sorte de ne pas être sur la liste. A l’éclatement des solidarités s’ajoute un retour des ego.

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