Trois mois pour devenir policier : dans "Flic", Valentin Gendrot, journaliste infiltré raconte sa formation à Saint-Malo

Le journaliste Valentin Gendrot a infiltré la police pendant deux ans. Il signe "Flic", un livre qui raconte son parcours, de l'école de formation à Saint-Malo jusqu'à Paris, au commissariat du XIXème arrondissement. 
Valentin Gendrot, auteur de "Flic"
Valentin Gendrot, auteur de "Flic" © DR
Le livre "Flic" raconte l'infiltration de Valentin Gendrot, journaliste, devenu flic temporairement. Pendant deux ans, il fait partie de la police, comme adjoint de sécurité (ADS), le grade le plus bas, un poste contractuel (contrat de 3 ans, renouvelable une fois). Ce choix est volontaire, il lui permet de rentrer plus vite dans ce monde qu'il a envie de comprendre, entre violences et mal-être de la profession. Pour accéder à cette fonction d'ADS, pas de diplôme requis, et une limite d'âge, 30 ans. 

En 2017, il passe donc un concours en région parisienne, "des maths, du français. On nous a demandé de décrire une photo. Ce test, je l'ai compris plus tard, c'était pour voir si les gens savaient lire et écrire" explique-t-il. Il y a aussi un oral où on lui demande ses motivations. Il évoquera le terrorisme, l'envie de protéger son pays et de rejoindre la Police judiciaire (PJ). Reçu. Il est envoyé en formation à Saint-Malo, non loin de sa ville de naissance, Rennes. 


La formation, à Saint-Malo


Trois mois. C'est la durée du cursus. "Il existe dix écoles nationales de police en France, une seule en Bretagne. On y forme les ADS, les gardiens de la paix. Quand j'étais là-bas, j'ai aussi vu que des policiers étrangers venaient, des algériens ou des tunisiens. Je les croisais au bac à poissons, c'est comme ça qu'on appelait le coin fumeurs. Mais je ne sais pas exactement ce qu'ils viennent faire ici." Il précise : "On retrouve aussi les cadets de la République, eux vont à Dol-de-Bretagne ensuite et peuvent également devenir ADS." 

Il intègre la 115ème promotion qui comprend deux sections ADS, soit 60 personnes. "Il y a quatre formations dans l'année, ça ne désemplit pas" ajoute-t-il.
 

Quels sont les profils des élèves ? "C'est plutôt mixte hommes / femmes. Il n'y a que des blancs chez les ADS, ce qui m'a surpris" 

Valentin Gendrot


Ce qui les motive à être policiers ? "Pour beaucoup, c'est l'adrénaline, le rêve d'accéder à la BAC (brigade anti-criminalité). Moi je disais que je voulais aller à la PJ, j'étais le seul."


"J'ai parfois l'impression de faire mon service militaire"


Pendant ces trois mois, c'est la vie en collectivité. "La première chose qui me surprend c'est qu'on soit six dans la même piaule. J'ai alors 29 ans, et cette ambiance de lycée est loin derrière moi. Ce n'est pas quelque chose à laquelle je m'attendais, cette encasernement. Il faut mettre le lit en batterie, on a la cérémonie des couleurs tous les jours, on doit marcher au pas. Le fait que ce soit le responsable de la pédagogie qui nous apprenne à marcher au pas, c'est assez paradoxal je trouve".

Valentin est le plus vieux de son groupe ce qui lui vaut le surnom de Papy. Son quotidien est rythmé par les cours : de droit, sur la sécurité intérieure... "On apprend des articles de loi sur la légitime défense, le recours à l'arme".  Six heures de sport sont également au programme, course à pied et boxe et des exercices, des simulations. "On fait des simulations de patrouilles, d'accueil au commissariat." "Il y aussi les séances de tirs, car un ADS a le droit d'être armé."

Certains sujets sont balayés, comme les violences conjugales. "Trois heures de cours qui arrivent à la toute fin de la formation, avec la diffusion d'un film. J'avais l'impression d'être en classe comme pendant les derniers jours d'école..."

Les formateurs sont des policiers, comme un ancien de la BAC (Brigade anti criminalité), "imposant, craint, puis respecté". Personne ne les interroge sur le métier. 

Pendant cette période, Valentin joue un rôle, celui "d'un ours mal léché" qui ne pose pas trop de questions, qui suit le rythme. 


La couverture de Valentin très vite menacée


Si Valentin n'est pas très loquace, c'est surtout qu'il ne veut pas "se faire griller".  Et pour cause. Trois semaines après le début de sa formation, l'émission Cash Investigation est diffusée. Le jeune journaliste apparaît à l'image. Il est très vite reconnu par Basile* un autre élève de l'école de police, face auquel il argumente pour le détourner. Il craint aussi un formateur. "Je pense qu'il a dû travailler dans un service d'enquête, je me méfiais de lui parce qu'il disait qu'en quelques minutes, il pouvait savoir qui on était."  

A cause de cet événement, les trois mois seront "très très très" longs "J'avais hâte d'en finir, de fuir Basile*." Trois mois, c'est court en même temps, pour apprendre à se servir d'une arme, appréhender un métier difficile. L'un des instructeurs le dit lui-même : cette formation prépare "une police low cost". 

A la fin de son bref cursus, tout le monde est reçu, relate Valentin. "On était notés sur des exercices de tirs ou des tests écrits. J'ai des collègues qui ont eu plusieurs possibilités de réussir et sinon, à la fin, le formateur soufflait carrément la réponse. J'ai vu ça juste devant moi." 

Pour beaucoup par contre, désillusion. Les stagiaires n'ont pas la possibilité d'exprimer des voeux pour la suite. Les affectations ne sont connues par personne, seulement le département. Une camarade de promo de Valentin se voit envoyer au CRA (Centre de rétention administrative) de Rennes, la douche froide. Pour lui ce sera l'infirmerie psychiatrique de la préfecture de police à Paris, ce qu'il n'avait pas du tout prévu et retarde son enquête journalistique. 


Soulever les tabous dans la police : les violences et la difficulté du métier


Il finit par rejoindre le commissariat du XIXème arrondissement à Paris. Pendant plus de cinq mois, il assistera à de nombreuses scènes de violences, de racisme, l'omerta. Il constate aussi des conditions de travail très dégradées, où il faut acheter son matériel soi-même, gérer la violence des autres, avoir un rythme "éreintant" dans des locaux vétustes. Ce mal-être conduit parfois certains au suicide. A la suite des révélations du livre, notamment la description d'un "tabassage", le parquet de Paris a ouvert une enquête

Depuis la parution de "Flic", Valentin Gendrot qui a beaucoup cultivé l'anonymat et l'infiltration pour de précédentes enquêtes, est partout. "Je fais le pari de l'honnêteté totale" dit-il. "Je n'ai rien à cacher. Je livre un reportage bien documenté. Je vois ce livre comme d'intérêt public. Plus on va parler de ce qui se passe, plus ça fera bouger les lignes. Il faut briser l'omerta, libérer la parole des flics." 

 
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