De Langonnet à New York, la vie tumultueuse d'Yves Le Roux

Olivier Le Dour, historien amateur, se passionne pour l'émigration bretonne aux Etats-Unis. Il a retrouvé la trace d'Yves Le Roux, un homme à la vie cabossée qui finira par tenir un speakeasy (bar clandestin) à New York, avant de revenir précipitamment sur ses terres à Langonnet. 
Yves Le Roux en 1952
Yves Le Roux en 1952 © DR
"C'était à la fois un type fascinant, haut en couleurs mais sans scrupules, avec une vie cabossée et chaotique, menée sur les cinq continents". Voilà comment Olivier Le Dour, historien amateur, décrit en quelques mots Yves Le Roux, un Breton de Langonnet dont l'itinéraire témoigne de l'époque de l'émigration bretonne vers les Etats-Unis.
Olivier Le Dour en entend parler pour la première fois il y a vingt ans. Des anecdotes surgissent, le nom d'un bar "Le consul breton" à New York. Ce n'est que très récemment que l'historien retrouve Yves Le Roux alors qu'il épluche des bulletins paroissiaux de Langonnet, pour une toute autre recherche. Et il décide de tirer la pelote, se plonge dans les archives à sa disposition. 


Des pommes qui font tomber le gamin de Langonnet


Yves Le Roux naît en 1887, à Langonnet dans le Morbihan. Issu d'un milieu agricole, sa mère meurt alors qu'il n'a que trois ans. Son père arrête la ferme et devient cabaretier à Gourin. A l'âge de 14 ans, Yves est placé en maison de correction, après s'être fait piqué à prendre un cageot de pommes. Il y restera jusqu'à sa majorité.
A sa sortie, il s'engage dans la Marine, est envoyé sur des cuirassiers en Extrême-Orient, en mer de Chine et du Japon. "Là il se passe quelque chose qui le conduit à être exclu de la Marine mais je n'ai pas trouvé quoi" raconte Olivier Le Dour. Le jeune homme est affecté dans la section disciplinaire à Saigon. La vie y est difficile, il en ressortira avec des problèmes respiratoires. Réformé, il rentre en France. Il a 21 ans. 

A Paris, il rencontre à nouveau des problèmes avec la justice, condamné à un an de prison pour vol. Il rejoint ensuite la Marine de commerce, "probablement sur une ligne qui part de Marseille, vers le Sénégal et l'Argentine". Là encore, un trou de deux ans pour l'historien. Il sait juste qu'Yves travaille sur le chantier du canal de Panama, au moment où les Américains sont en train de le terminer. 

La guerre de 1914 éclate. Yves Le Roux est rappelé, mobilisé, blessé en Champagne. On l'affecte aux services auxiliaires et il conduit des camions. Il est envoyé sur le front d'Orient, à Salonique, en Albanie. Lors de sa démobilisation en 1919, il regagne la Bretagne. S'ensuit une période d'apaisement. Il se marie. 


La grosse Pomme, pendant la prohibition


En 1928, il part pour les Etats-Unis. A cette époque, les Bretons sont déjà bien implantés outre-Atlantique. Pour eux, deux options : se faire embaucher comme domestiques dans de riche familles américaines ou chez Michelin à Miltown (New-Jersey). C'est ce que fait Yves Le Roux : il s'en va avec sa femme, laissant leur fille à Langonnet. "Cest dans les registres de Ellis Island que j'ai retrouvé la date de son arrivée, quel bateau il a pris et avec qui il était" explique Olivier Le Dour.

Il a un petit neveu présent sur place, qui se porte garant pour lui. L'objectif à l'époque ? Faire le plus d'argent possible pour pouvoir revenir vivre en Bretagne et investir dans la pierre. 

Il ne reste que très peu de temps à Miltown et s'en va à New York. Là-bas, il ouvre un speakeasy, un bar clandestin, le fameux "Le consul breton", sur la 31ème rue. "Cétait l'époque de la prohibition, le temps du trafic d'alcool". 
Après avoir interrogé des gens qui l'ont connu, il apparaît que pendant cette période, Yves Le Roux devient une figure centrale de sa communauté. "Son bar attirait les Bretons, une clientèle huppée, il offrait du travail aux nouveaux arrivants grâce à son réseau. Il aurait aussi arrangé des mariages blancs."
 
L'intérieur d'un speakeasy, le Club 21 à New York dans les années 20
L'intérieur d'un speakeasy, le Club 21 à New York dans les années 20 © New York, An Illustrated Story / Courtesy of 21

Avait-il des connexions avec la pègre ? Selon Olivier Le Dour, Yves Le Roux affirmait qu'il s'approvisionnait via le gangster Al Capone et qu'il le connaissait bien. "Al Capone c'est Chicago mais ce n'est pas exclu qu'Yves Le Roux ait fait des affaires dans cette ville aussi, d'après des témoins. Après, qu'il soit un très proche..."


Un départ des USA précipité 


"Ce qui est très probable en revanche, c'est qu'il n'était pas qu'un simple tenancier" , rapporte Olivier Le Dour. Il a du s'enfuir précipitemment des Etats-Unis, il semble qu'il aurait connu des ennuis à cause de guerre de gangs mais qu'il était aussi surveillé par les fédéraux." 

L'homme revient en Bretagne, avec suffisamment d'argent pour ne plus travailler. Il ne remettra jamais les pieds aux USA et garde, semble-il, une rancoeur tenance à l'égard de ce continent. Sa femme le plaque dans les années 50. Il la laisse sans ressources. "C'était un sale type, violent." 

Pendant l'Occupation, Yves Le Roux donne encore à voir ses paradoxes : "Collabo au début, inscrit dans un mouvement pétainiste, il cache aussi des maquisards." 

Rentier, il est l'un des premiers à Langonnet à s'acheter une voiture. Ironie du sort : "il conduit très mal et meurt en 1971 dans un accident après en avoir eu plusieurs."


Appel à témoins 


De ses tribulations, Yves Le Roux n'a laissé aucune trace écrite. Olivier Le Dour a pu interroger ses petites nièces. La petite-fille d'Yves a refusé de lui parler. L'historien publiera un livre en 2021.
Il aimerait encore pouvoir récolter des informations, notamment sur la période américaine d'Yves Le Roux, la localisation exacte par exemple de son bar. "C'est quelqu'un qui a joué un rôle dans l'émigration bretonne, un personnage avec beaucoup de reliefs et pas un héros positif."

Si vous voulez en savoir plus, l'association Breizh Amerika organise une conférence en ligne avec Olivier Le Dour le 2 décembre, à 18 h 30 heure française et 12 h 30 heure américaine. Il suffit de vous inscrire.
 
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