Yannick Martin, la bombarde au-delà des frontières

Yannick Martin est musicien. Il pratique la clarinette, le piano, le biniou et surtout la bombarde. C'est cet instrument qui l'a conduit au sein des bagadoù, c'est cet instrument qu'il veut continuer à faire vibrer, au-delà de la culture bretonne. 
Yannick Martin a commencé la musique bretonne à l'âge de 7 ans. Il veut désormais faire voyager son instrument, la bombarde, vers d'autres horizons.
Yannick Martin a commencé la musique bretonne à l'âge de 7 ans. Il veut désormais faire voyager son instrument, la bombarde, vers d'autres horizons. © E. Colin - France Télévisions
"Voir un défilé d’aussi près, des personnes qui ont toutes le même but, d’aller droit devant, en transmettant cette énergie, cette puissance. Ils font passer ce fluide-là, sur les spectateurs qui sont de chaque côté de la rue. Quand on est petit… qu’on voit ça, on se dit un jour, je vais faire ça." Yannick Martin se rappelle encore de ses premières émotions, lorsqu'enfant, ses parents l'emmènent voir le défilé du Festival Interceltique à Lorient. Le gamin du quartier se frotte à la musique bretonne, pas forcément quelque chose qu'il avait prévu. Inscrit à l'école de musique, il fait d'abord de la clarinette, puis on l'oriente vers la bombarde. 


"Il y a un mystère dans ce son"


"Tu vas peut-être essayer un instrument traditionnel", voilà ce qu'on lui dit. Le jeune garçon accroche tout de suite, porté par le son. "Il y a un mystère dans ce son, on se demande ce qu’il veut raconter, pourquoi? Est-ce que ça vient du son ? Est-ce que ça vient du personnage qui joue dessus ? C’est un tout. Il y a plein de facteurs à prendre en compte", raconte-t-il. "La bombarde peut avoir ce son très brillant, mais cette chaleur, ce son qu’il y a avec le bois vous met tout de suite dans une ambiance" 

Yannick Martin aime aussi la forme de la bombarde, qu'il a pu personnaliser. La sienne mélange le noir et blanc, les couleurs du Gwenn ha Du, la couleur de sa peau. Elle lui fait aussi penser au phare du Créac'h à Ouessant, majestueux. "J’ai toujours voulu, sur les différents instruments que j’avais, mettre ma petite touche à moi, ce que je ressentais, transmettre quelque chose en plus que dans le son."


Le bagad Kemper, le rêve d'enfant 


Quimper, c'était "le rêve d'enfant, de gamin". C'est le père de Yannick qui lui apporte un jour un CD du bagad. Il lui dit "assieds-toi et écoute". L'émotion le gagne. "Je me suis dit 'wahou', c'est costaud quand même, je vais essayer de faire ça." Il s'entraîne des heures dans sa chambre, refait les morceaux, encore et encore. "Des fois je m'énervais, je jetais ma bombarde" sourit-il. 
 

Un jour j'ai dit, je jouerai dans ce groupe là, mais je n’avais pas conscience de ce que je disais, je n’avais pas conscience de ce qu’était Quimper, c’est comme un petit qui aurait dit un jour, j’irai jouer au Real Madrid


Après quatre ans passés au bagad de Lorient, il se présente à Quimper. Il a 16 ans, entre dans l'équipe seconde, travaille. "Quand on arrive dans un groupe comme ça, c’est la rigueur, on ne peut pas se permettre de rigoler. Ça a été dur." Il finit par intégrer l'équipe première. Avec le bagad, il remporte plusieurs fois le titre de champion de Bretagne. Il en tire un bilan. "C’est la formation qui m’a le mieux formée, qui m’a montrée : n’aie peur de rien et va de l’avant, et travaille, et garde les valeurs du groupe. Les valeurs qu’on a, et surtout la devise quimpéroise qui est "Hep diskrog" qui veut dire 'sans relâche'." 


Être noir


Yannick Martin se fait remarquer. Sa couleur interroge. D'origine colombienne, ses parents l'ont adopté tout petit, à l'âge de six mois. "Ça implique beaucoup de choses. D’une, vous êtes en Bretagne, vous êtes de couleur de peau noire, vous sortez d’un quartier, vous êtes un peu le personnage extraordinaire du milieu parce qu’il n'y en avait pas. On vous trouve bizarre, on vous voit avec un costume breton. Alors y’a plein de questionnements. Pour beaucoup de personnes, c’est beaucoup d’applaudissements, beaucoup de félicitations, beaucoup de questions aussi parce que les gens se demandent, mais vous venez d’où ? Vous avez appris la culture bretonne, comment vous êtes rentré dedans ? C’est touchant. On a envie d’expliquer. Donc moi, j’ai eu beaucoup de moments de bonheur là-dessus, beaucoup de moments de tristesse aussi parce qu’il y a eu beaucoup de méchanceté, mais c'était surtout de la maladresse. La Bretagne n’a pas ce caractère à être méchant, à mettre les personnes de couleur de côté. J’ai dû m’adapter à ça." Malgré le talent, sa légitimité est parfois contestée, lui qui n'est pas né ici. 

Il aimerait que les bagadoù s'ouvrent encore, qu'ils aillent dans les quartiers, susciter l'envie et d'autres vocations. "La musique, c’est du métissage, c’est du mélange. À partir du moment où on ne comprend pas ça où on ne souhaite pas mélanger la culture dans laquelle on est, la culture bretonne avec une autre culture, on n’avancera pas. Ce n'est même pas une question, c’est une obligation de le faire."


Le bagad du Bout du monde, le projet Slavery


Yannick Martin aime sortir la bombarde et la musique bretonne de leur cadre habituel. Il entame une collaboration avec le trompettiste Ibrahim Maalouf. Il le contacte un jour au culot. Surprise, il obtient une réponse et le Bagad du bout du monde se forme. Yannick jouera aussi avec Loreena McKennitt, une artiste qui a signé plusieurs musiques de films. 

Avec son frère jumeau, Tangi Josset (adopté aussi par une famille bretonne), il travaille désormais sur un nouveau projet baptisé "Slavery". "Slavery c’est un spectacle, un concert d’1 h 30 qui va être monté autour de musiciens afro-américains. On voulait avoir autour de nous ces musiciens qui sont descendants d’esclaves, qui ont grandi dans cette culture. Nous on l’est aussi, pas du même endroit. On veut ce projet avec les bombardes. On va apporter à leur touche musicale notre touche musicale à nous. Ce mariage fait qu’on fera avancer la musique. On fera surtout avancer le fait que les bombardes soient reconnues à travers le monde." 

La pandémie a retardé le lancement de "Slavery" mais l'été 2021 pourrait voir ce travail aboutir. "On va continuer à se raconter, plus en musique qu'avec les mots." 
 
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