IMMERSION. "Bientôt on ne pourra plus se payer le carburant pour aller travailler". Aux côtés des "invisibles" à Pontivy (1/3)

Ils sont ouvriers ou chefs d’entreprise, jeunes ou retraités, élus locaux ou syndicalistes. Ils travaillent dans le secteur public ou le privé, aiment le foot ou danser en discothèque… Beaucoup d’entre eux se disent incompris, peu écoutés, ou manquant de reconnaissance… Pour #MaFrance2022, immersion à Pontivy à la rencontre d'Erwan, Solène et Didier, dans leur monde des "invisibles". Premier volet d'une série de trois épisodes.

A 19h30, Erwan Le Guéhennec vient de finir sa journée de travail aux Salaisons celtiques, une entreprise de l’agro-alimentaire appartenant au groupe Intermarché.

Sans perdre une minute, il se défait de ses vêtements professionnels et gagne le parking où sont encore stationnés une trentaine de véhicules des salariés finissant vers minuit.

Il travaille en 2/8 comme conducteur de machines complexes pour la fabrication d’andouillettes et de boudins noirs. 


Le jeune salarié de 28 ans s’exprime calmement, mais avec des mots qui cognent. " On est considérés comme des moins-que-rien. Ce sont les petites gens qui font tourner les entreprises et pour ceux qui ont des diplômes, nous sommes regardés comme les rebuts de la société."

on est considérés comme des moins-que-rien !

Erwan Le Guéhennec

Un vocabulaire tranchant comme une lame du rasoir. Lui dit ouvertement ce qu’il pense. Mais, lance-t-il " mes collègues n’ont pas envie de discuter de cela avec un journaliste, car ils ont l’impression que cela ne servira à rien, qu’ils ne seront pas entendus, que cela ne leur apportera rien."

Après un essai d’un mois chez Salaisons Celtiques, l’entreprise lui a immédiatement proposé un CDI. Avec quatre ans d’ancienneté, son salaire est de 1400 euros nets, auquel s'ajoute un treizième mois.

Gilet jaune et militant CGT

Erwan travaille dans des conditions difficiles : tour à tour avec des températures de plus de 30°, et jusqu’à -18°.

Cet ancien Gilet jaune est aussi syndiqué à la CGT. Le sentiment d’être méprisé a ses racines dans la politique : " Emmanuel Macron nous a dit qu’il nous emmerdait, parce qu’on ne voulait pas se faire vacciner ". Et il poursuit : il a aussi dit qu’il suffisait de traverser la rue pour trouver du travail, " alors que moi, cela faisait deux ans que j’enchaînais les contrats en intérim pour la même entreprise et que l’on refusait de m’embaucher. "

Bientôt on ne pourra plus se payer le carburant pour aller travailler

Erwan Le Guéhennec

Malgré tout, Erwan va continuer à voter à la présidentielle, comme pour les législatives, "un droit et un devoir."  Comme il y a cinq ans, ce sera un bulletin pour Marine Le Pen, afin de se faire entendre. " Il faut une hausse des salaires pour les gens. Bientôt on ne pourra plus se payer le carburant pour aller travailler. Et les véhicules électriques sont inadaptés pour la campagne et trop chers."

Et de conclure : " j’espère que Marine Le Pen donnera de la visibilité aux petites gens."

A lire également, les autres volets de notre reportage :

=> IMMERSION. "La société ne s'occupe pas de moi, ne parle pas aux jeunes pour les aider". Aux côtés des invisibles à Pontivy (2/3). (A partir du 02 avril)

=> IMMERSION. "Pas les mêmes priorités que nous" Françoise, Mathieu, Séverine... entre manque de considération et budget serré, des élections qui laissent peu d'espoirs (A partir du 03 avril).

La fête de Mars pour souffler 


Après un an d’absence à cause de l’épidémie de Covid, la Foire de mars est de retour dans le centre-ville de Pontivy. Avec une trentaine de manèges, dans lesquels se massent familles et groupes de jeunes.

Dans les allées, Solène a le sourire. Elle est venue avec l’un de ses enfants, et deux cousins. Cette infirmière de 42 ans a quitté l’hôpital et son statut de la fonction publique il y a six ans pour s’installer en libérale à Pontivy avec 5 autres collègues.  

On est invisible, et de plus en plus

Solène, infirmière libérale

Le travail à l’hôpital n’était plus tenable pour Solène. Trop difficile, pas assez de moyens. " Avec une gestion catastrophique des hôpitaux publics" lance-t-elle sèchement. Elle a choisi de partir.

Ses constats sont plutôt durs quand elle parle de la classe dirigeante. " Le petit peuple comme moi ne se sent pas du tout en lien. Nous sommes très peu écoutés. Il y a une énorme distance" estime-t-elle. " Sur Paris, il n’y a pas d’écoute du petit peuple, de la population". Et elle insiste :" oui, on est invisible, et de plus en plus."

C'est pourquoi, avec du recul, elle regrette de ne pas avoir participé aux manifestations des gilets jaunes. " C’est peut-être un tort de ma part car c’est trop facile de râler depuis chez soi."

Néanmoins, elle a participé à la dernière manifestation organisée à Pontivy sur le pouvoir d’achat.

Au sujet des élections à venir, elle conclut non sans aigreur. " Pour cela, il y a de belles idées, mais elles ne sont pas appliquées. Ce sont de beaux parleurs."

Les choses sont simples pour Solène. " Le peuple travaille pour essayer de survivre."  

Bientôt la retraite

Du côté des manèges pour les plus petits, un couple de retraités surveille sa petite-fille. 

Didier Roselier est venu de Locminé avec sa femme Yannick. Sur son manège, Calie, quatre ans leur fait des signes à chaque tour.

A 60 ans, lui est proche de la retraite. Il travaille dans une menuiserie aluminium à Locminé. Son épouse, un an plus jeune, est agent d’accueil dans une grande surface.

Il faut se bouger et arrêter d’attendre toujours des aides.

Didier, futur retraité

" Nous avons payé notre maison et des études à nos enfants" avec, pour chacun d'eux, un peu plus d'un Smic.  Et " cela n’a pas toujours été facile. Les fins de mois étaient souvent le 15 du mois, avec les traites pour payer la maison."

Mais tous les deux tiennent à préciser une chose. " On ne peut pas toujours se plaindre. Il faut se bouger et arrêter d’attendre toujours des aides."

A quelques semaines du 1er tour de la présidentielle, leur choix est déjà fait. " Heureusement qu'Emmanuel Macron a été à la tête du pays pour la crise du Covid" estime Annick, pour lever le doute, " et aussi pour la présidence de l’Union européenne, avec la guerre en Ukraine."

Didier, lui, avance que " l’effet du Covid  a accentué l’effet des invisibles, surtout pour les jeunes." Pour lui, néanmoins, il faudrait " améliorer le train de vie des bas salaires".

Pour cet ancien représentant du personnel non syndiqué, " le plus dur, c’est pour les smicards, avec le pouvoir d’achat qui s’effondre et le prix des carburants qui s’envole". 

On se plaint qu’on est au SMIC, alors que je vois à la télé des gens qui fuient l’Ukraine et leur maison.

Yannick

Son épouse raconte, elle, son quotidien au travail. " Aux caisses du magasin, les clients sont agressifs et sous tension. Ils nous disent qu’on s’est trompé sur les tickets de caisse. Alors que ce sont les prix qui ont augmenté." Mais elle ajoute : " moi et mon mari, nous ne nous considérons pas comme invisibles, par rapport aux décideurs politiques. On se plaint qu’on est au SMIC, alors que je vois à la télé des gens qui fuient l’Ukraine et leur maison."

Quoi qu’il arrive, Didier et Yannick ont décidé de rester positifs et de voir le bon côté des choses. 

Pour notre second épisode, direction la Mission locale de Pontivy qui a mis en place un projet inédit. La mission "Starter" a pour but d'identifier des jeunes de 17 à 25 ans sans emploi, métier ou formation pour les aider se construire un avenir.