GRAND FORMAT. Soyons transparents. Avant le confinement et à quelques semaines du Printemps de Bourges, nous avions fait le choix de nous rendre à la Discothèque de Radio France, bien loin de notre contrée du Centre-Val de Loire. Pourquoi ? Eh bien pas vraiment pour préparer nos déhanchés des folles soirées du W à Bourges… Mais plutôt pour aller rencontrer des experts de la musique, sans qui la radio publique serait bien terne.

Guincher à Paris pour un article d’actualité régionale ?

Commençons par répondre à cette question qui, je le sens bien, trotte dans votre tête : pourquoi donc aller en discothèque à Paris pour un article d’actualité régionale ? Parce qu’en vérité, la « Disco » comme on l’appelle à Paris, dans les couloirs de la Maison de la Radio, n’est pas une boîte de nuit.

C’est LA structure qui fournit le moindre petit bout de mélodie que vous entendez sur les antennes de Radio France et sur ses webradios.

Il faut dire qu’il y a matière à aller piocher des morceaux en tous genres… La Disco, aujourd’hui, c’est plus d’1 million de disques et plus de 3 millions de fichiers numériques. Une base de données immense qui rythme, habille, enveloppe et sublime chacune des émissions qu’elle aide à fabriquer.

Que vous soyez fan de France Inter, adepte de France Culture, fasciné par France Musique, accro à France Bleu ou encore hypnotisé par Fip ou le Mouv, sachez que toute la musique qui y est diffusée provient de la Discothèque de Radio France.
Cette musique prend d’ailleurs plein de formes différentes : tantôt un bruitage, parfois une ambiance, d’autres fois des sons de transition… Les possibilités sont presque infinies.

Dans le jargon un peu technique des grandes maisons de l’audiovisuel public, on vous expliquerait d’abord que cette Discothèque est un des services de la direction de la documentation de Radio France. Avec elle, d’autres très beaux services archivent, compilent, inventorient tout ce qui existe de livres, partitions, magazines, revues et sons.
L'organisation de la Documentation Radio France et sous-services / © C. Mette et E. Bruzat
L'organisation de la Documentation Radio France et sous-services / © C. Mette et E. Bruzat
Quand nous avons poussé la porte de ce lieu mythique à nos yeux, situé à deux pas de la maison ronde (NDLR des travaux à la Maison de la Radio ont poussé la Disco à déménager dans la rue d’à côté il y a plusieurs années), nous avons découvert un étage tout simple avec des bureaux disposés tout autour.

Sur les portes et les murs, des affiches et des stickers qui datent de l’époque où France Inter occupait les lieux.

De la musique s’échappe parfois de quelques bureaux mais l’ambiance est plutôt calme. Posés un peu partout sur des étagères et des bureaux, quelques CDs, des 33 et 45 tours, et de la paperasse.

Rien d’illogique. Sauf qu’on a beau chercher, on ne voit pas les immenses rayonnages emplis de 78 tours et autres vinyles extraordinaires. Pourquoi ? Parce qu’eux aussi ont déménagé… au nord de Paris.

Depuis plusieurs années, c’est là-bas que la collection de la Discothèque est stockée. Et avec le passage au numérique, l’objet "disque" se fait plus rare dans les bureaux des documentalistes.

Derrière leurs ordinateurs, les 35 salariés de la Disco achètent, numérisent, indexent des titres à longueur de journée.

La discothèque de Radio France en images

Incroyable, riche, immense, la collection de la Discothèque est surtout historique.

Pour comprendre comment elle s’est constituée, il faut d’abord réaliser un grand bond dans le passé… Direction l’année 1933.

À l’époque, on dénombre quatre radios aux noms… évocateurs ! Radio PTT, Radio Tour Eiffel, Radio Paris et Le Poste Colonial (ancêtre de RFI).

"On est à l’époque du 78 Tours, il y a peu de musique sur les ondes. On passe du théâtre, des concerts et des chansonniers viennent à la radio. Les quelques disques qu’on avait servaient pour faire des transitions, des illustrations sonores. D’ailleurs, c’était soit les speakers qui avaient leurs propres disques, soit l’Association Générale des Auditeurs qui prêtait des disques fournis par des éditeurs", explique Virginie Vincienne, l’actuelle responsable de la Disco.

Puis, un magasin de Paris disposant d’un département phonographique entre dans le jeu. C’est le Pigeon Voyageur.

Un contrat de prêt est alors établi et les stations se mettent à diffuser de la musique.

Un peu plus tard, en 1938, on voit apparaître le premier budget alloué à la constitution d’une collection de disques. C’est un disquaire/musicologue qui se retrouve en charge de cette mission.

Très vite, un fonds de 10 à 12 000 78 Tours est constitué.

Mais la guerre vient tout chambouler. "Radio Paris est prise en mains par les Nazis. Et la radiodiffusion française part à Toulouse puis Marseille. On retrouve mention de la discothèque centrale en 1944 au palais Berlitz à Paris", raconte Virginie Vincienne.

Officiellement, c’est la date de création de la "Disco".

Et à compter de la fin de la guerre, le fonds s’étoffe au grès d’achats, d’acquisitions chez des collectionneurs, … "On retrouve environ 10 000 78 Tours à la fin de la guerre. Certains cassés, d’autres abîmés et le reste en bon état. Et on commence à tout ranger dans des casiers. Mais la véritable révolution, c’est l’arrivée du microsillon en 1950", poursuit Virginie Vincienne.

Comprenez l’arrivée des 33 et 45 tours qui vont venir s’ajouter au fonds existant, à vitesse grand V.

En 1974, on fait les comptes et on baptise la période "âge d’or".
L’une des plus grosses discothèques d’Europe / © C. Mette et E. Bruzat
L’une des plus grosses discothèques d’Europe / © C. Mette et E. Bruzat
Suivront deux autres chamboulements qui transforment profondément la collection : l’arrivée du CD réputé moins fragile que le vinyle, et la révolution numérique.

En 2005 est mise en place la discothèque numérique centrale (DNC). Et à ce jour, 30% de ce fonds est composé de fichiers numériques. Et pour le nourrir, on numérise chaque jour 60 albums et une dizaine de vinyles.
 

Collection patrimoniale et vivante

Quand on se promène dans les longues allées de la discothèque, on a le sentiment de se trouver dans un musée.

Et si on s’engouffre dans l’une d’elles pour attraper au hasard un vinyle, on a l’impression de découvrir à chaque fois un trésor…

"Nous, c’est un peu le paradoxe, on a à la fois envie de conserver cette collection dans de bonnes conditions mais en même temps, c’est un stock vivant. On vient puiser dedans tous les jours", complète Virginie Vincienne.

Un système de 4 navettes permet de faire passer les disques du Nord de Paris à la maison de la Radio chaque jour.

"On n’a jamais eu une vocation patrimoniale… Mais au fil du temps, on s’est rendu compte qu’on avait des choses extraordinaires dans notre collection. J’aimerais qu’on arrive à la valoriser. On le fait déjà via des ventes aux enchères mais il y a d’autres idées à développer, notamment les expositions", conclut Virginie Vincienne.

Depuis plusieurs années, la Discothèque monte régulièrement des expositions. À commencer par celle du Printemps de Bourges calquée sur le thème de l’Exclamation !

Plusieurs membres de l’équipe réfléchissent ensemble, sélectionnent près de 200 pochettes, des livres, articles, partitions et photos pour donner à voir des documents qui, sans cela, resteraient au chaud à la Disco.

Un long travail de préparation pour les documentalistes… Et un sacré cadeau pour le visiteur du festival, surement peu conscient de sa chance lorsqu’il déambule au milieu de l’expo.

Car derrière les panneaux installés, c’est un petit bout du patrimoine musical français qu’il admire.
Les dates clés de la Discothèque / © C. Mette et E. Bruzat
Les dates clés de la Discothèque / © C. Mette et E. Bruzat