Droite dure et extrême-droite : comment leurs mots et leurs idées progressent chez LREM

"Ni de droite, ni de gauche" : c'était la bannière d'En Marche lorsqu'Emmanuel Macron a été élu, en 2017. Quatre ans plus tard, alors que les échéances électorales s'enchaînent, la bienveillance a laissé place à un discours infusé par les idées de la droite, voire de l'extrême-droite.

Emmanuel Macron et Philippe de Villiers au Puy du Fou, en 2016.
Emmanuel Macron et Philippe de Villiers au Puy du Fou, en 2016. © LOIC VENANCE / AFP

On se souvient de Joachim Son-Forget. Il est le produit d’une époque où LREM tenait, sur les sujets de société, l’image d’un parti modéré à la communication feutrée. Ce député LREM avait été expulsé du parti en 2018 suite à des propos sexistes et provocateurs qui avaient déclenché une tempête parmi ses pairs, et concerné jusqu’aux plus hautes instances.

Quatre ans plus tard, En Marche sanctionne toujours les députés qui font un pas de côté politique, et bien moins ceux qui ont durci leur prise de parole sur les aspects société. François-Cormier Bouligeon, député du Cher issu des rangs du PS, n’a fait l’objet d’aucune réprimande officielle après un tweet sur le voile, jugé "raciste" et "homophobe" par l’opposition et une partie de l’opinion. Le député, lui, plaide l’humour autant que la nécessité d’attirer l’attention sur les sujets qui lui tiennent à cœur.

Il n’en reste pas moins que les prises de position compilant des marqueurs associés à la droite de l’échiquier politique se normalisent. En Marche, qui revendiquait autrefois le dépassement des clivages, est-il en train de redéfinir son identité politique par la droite ?

Pour François Cormier-Bouligeon, la réponse est un franc "non". "Je suis un député républicain de progrès, de gauche", plaide l’élu, qui souligne son engagement de longue date auprès du président de la République. "Emmanuel Macron est au-dessus de la mêlée", vante le parlementaire. Pour le député du Cher, "les bases intellectuelles de ce qui est devenu le macronisme" ont été posées d'entrée de jeu. Les positionnements récents de la Macronie n'ont "rien de tactique, rien d'électoraliste", mais sont le fruit d'une "vision politique" construite dès 2017.

"Il n’y a pas de squelette idéologique dans la politique d’Emmanuel Macron"

Le député LREM de l’Indre, François Jolivet, revendique à l'exact inverse le "pragmatisme" d’Emmanuel Macron. Issu de la droite "gaulliste et sociale", le parlementaire compare volontiers le président jupitérien à un "directeur de projet" dans une entreprise. "Dans une direction de projet, on accepte toutes les contributions sauf les pensées extrêmes. On ne demande pas aux collaborateurs s’ils sont de gauche ou de droite, avance le député. Il n’y a pas de squelette idéologique dans la politique d’Emmanuel Macron : c’est le principe de réalité qui l’emporte."

Pour la politologue et chercheuse Virginie Martin, c’est bien là le problème. Elle fustige le contenu "creux" et "cliché" du livre d’Emmanuel Macron, Révolution. "Partant de là tout est possible ! Ça lui donne une très grande adaptabilité électorale. Il n’y a tellement pas d'idéologie que son idéologie, c’est juste celle du temps."

Sécurité, religion - en particulier musulmane -, identité nationale, immigration… Un faisceau d’indices, dans le discours comme dans l’exercice législatif, convergent vers l’analyse d’une "droitisation" de la République En Marche (LREM). Le président Emmanuel Macron cache d’ailleurs de moins en moins ses influences, et notamment sa proximité avec Nicolas Sarkozy, ou encore Philippe de Villiers. Même si l’amitié avec ces deux figures de la droite radicale semble s’essouffler à mesure qu’approche la présidentielle.

Chez En Marche, l’ère de la "surenchère"

Pour Cécile Alduy, professeure à Stanford et spécialiste d’analyse du discours politique, les thèmes les plus clivants étaient déjà portés de longue date par l’aile droite de LREM. "La nouveauté, explique-t-elle, tient plutôt dans un double mouvement : d’Emmanuel Macron vers le terrain linguistique et idéologique de l’extrême droite, alors qu’il a été élu sur l’idée d’en être le rempart, et de ses ministres ou députés déjà de droite, qui renchérissent sur le RN et LR". Lors de son débat face à Marine Le Pen, le ministre de l’Intérieur s’est même permis de railler la présidente du Rassemblement national sur sa "mollesse" vis-à-vis de l’islamisme.

"Reconquête républicaine", "faire reculer la délinquance", les thèmes sécuritaires sont également présents dans la communication en ligne d’élus régionaux. Ici, on peut voir deux prises de parole de deux députés LREM : François Cormier-Bouligeon (Cher) et Guillaume Kasbarian (Eure-et-Loir). Si le ton de leur prise de parole diffère, certaines expressions sont reprises mot pour mot.

Pour Cécile Alduy, l’arrivée de tels éléments de langage montre que l’on est loin d’avoir affaire à des cavaliers solitaires. "LREM se distingue par une organisation très pyramidale, qui travaille beaucoup et uniformise sa communication politique sur tous les territoires pour viser un effet de cohérence et imposer une image médiatique claire par répétition à tous les niveaux et sur tous les médias des mêmes éléments de langage", traduit la spécialiste. 

LREM a d’ailleurs investi des plateaux télés désertés par les partis plus modérés comme Cnews, régulièrement comparée à la chaîne américaine Fox News, qui recevait encore en mars le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal. L’exemple le plus inédit reste C8, et l’émission Touche Pas à Mon Poste, présentée par l’animateur à haut potentiel polémique Cyril Hanouna. Sa proximité avec la ministre Marlène Schiappa n’est plus secrète du grand public depuis longtemps.

Selon Nadia Essayan, députée MoDem du Cher, la présence de la majorité présidentielle dans le pré carré de la droite n’est pas un signe alarmant. "Le thème de la sécurité, par exemple, est important et nous savons bien que la droite dure et l’extrême-droite en font un sujet de clivage. Il est nécessaire que tous les partis montrent que ce sujet de la sécurité ne doit pas être préempté par les extrêmes."

Caroline Janvier, députée LREM du Loiret, rejoint ce souhait de s’emparer de ces thèmes clivants, mais nuance. "La façon dont ces sujets sont portés me questionne, reconnaît l’élue. Le barrage que l'on fait au Rassemblement National, pour moi, est au coeur de mon engagement politique. Je crois que, pour cela, on ne peut pas utiliser leur approche, on ne peut pas utiliser leur vocabulaire, ou certains éléments de leur idéologie" regrette-t-elle. Elle a d'ailleurs vertement rappelé sa position au délégué général d'En Marche, ce 11 mai.

Le pont avait cependant été franchi en novembre 2020 par Emmanuel Macron lui-même, lorsqu’il a affirmé voir "des liens" entre immigration et terrorisme. Ce changement de registre n’est pas sans conséquences. Depuis 1995, sous Jacques Chirac, les idées des droites les plus dures infusent progressivement notre répertoire, et notre pensée.

"On pense avec la langue, celle de l’usage et non du dictionnaire ou des livres. Les usages dominants médiatiquement, et les prêts-à-penser offerts par des autorités légitimes comme des ministres, un président, des intellectuels, écrasent de leur poids la libre appropriation des thèmes et la pensée critique par les citoyens, sur des sujets controversés. On pense avec la langue des autres ; or, politiques et médias ont forgé pour la société une langue ancrée dans la peur, le rejet, le catastrophisme, la violence et le punitif" avertit Cécile Alduy. 

Dans la fabrique des lois, la droite marque son empreinte

Pour les électeurs, il est fastidieux de suivre la progression des idées politiques, quand se succèdent les mandatures, les crises économiques et politiques. Mais internet, lui, n’oublie jamais. En utilisant notre frise chronologique, vous pourrez retracer le parcours de cette idée, de ses origines à la place qu’elle occupe aujourd’hui dans le débat public. 

Notre premier exemple, c’est la loi sécurité globale, votée le 15 avril 2021, et notamment ses dispositions concernant l’armement des policiers, la vidéosurveillance, et la limitation de la liberté d'informer.

"La question de la sécurité c’est une question de liberté pour tout le monde", insiste François Cormier-Bouligeon. Il n’y aurait pas de "tournant sécuritaire en France", ni de "décisions qui seraient liberticides". Selon lui, face à "une radicalisation de la violence" de toutes parts, l’action de l’Etat ne fait que, logiquement, "monter en intensité"."Protéger les Français, c’est renforcer les forces de police avec 10 000 policiers en plus et un fort investissement dans le matériel", illustre le député, qui cite aussi d’autres mesures plus sociales.

Le cas de figure de la loi sécurité globale n’en reste pas moins frappant : en 2011 encore, elle était un dispositif d’exception porté par la droite dure. En 2021, la même idée est infusée dans un système permanent, porté par un parti qui se revendiquait "ni de droite, ni de gauche".

D'autres lois aujourd’hui portées par LREM ont fait cet exact même parcours, progressant de la droite la plus dure vers un centre qui, in fine, lui donne raison.

Sanctionner les parents quand les enfants enfreignent la loi. C’est la dernière proposition du député LREM de l’Indre, François Jolivet. Il estime que cette option a été "peu explorée". En réalité, la pénalisation des parents de "mineurs délinquants" existe dans le giron de la droite et de l’extrême-droite française depuis des décennies, avec des variables selon la sanction prévue.

Jean-Marie Le Pen proposait en 2002, lors d’une interview sur RTL "la suppression des allocations familiales pour les familles de jeunes délinquants". L’idée a fait son chemin vers l’UMP, jusqu’à devenir une mesure phare des années Sarkozy, en 2010. Marine Le Pen remettra le sujet sur le tapis en 2017, lors de la campagne présidentielle.

La proposition du député Jolivet a d’ailleurs particulièrement déplu à Nicolas Forissier, élu LR de l’Indre, qui y voit un pillage intellectuel. "Curieux revirement alors que plusieurs propositions LR en ce sens ont été rejetées, depuis 2017, par la majorité, à laquelle il appartient. Y aurait-il un lien avec les prochaines élections régionales et départementales ?..."

Il est intéressant de noter que toutes les tentatives de faire voter et appliquer cette loi ont échoué, en raison notamment de son "incongruité juridique" comme l’explique le site Les Surligneurs, spécialisé dans le fact-checking légal des propositions de loi. 

Le 26 juillet 2020, Marlène Schiappa annonce un projet de loi "contre les séparatismes" et plus particulièrement contre "l’islam politique" accusé de menacer l’ordre républicain. Ce projet de loi transversal porte aussi bien sur l’éducation que sur le contrôle des associations suspectées de ne pas diffuser les "valeurs républicaines". Après l’assassinat de Samuel Paty, le dispositif s’assortit d’un délit de "mise en danger de la vie d’autrui par diffusion d’informations relatives à la vie privée".

La notion de communautarisme et de "séparatisme" islamiste fait écho aux "zones de non-droit", concept breveté dès 1999 lorsque Jean-Marie Le Pen s'élèvait contre l'existence de "zones" laissées aux mains de "bandes ethniques" ou des "mafias de la drogue", comme s'il s'agissait de petites poches de non-France. Dans le discours de la droite dure, l'aspect "ethnique" ouvertement raciste est peu à peu remplacé par un aspect religieux, moins frontal. La "lutte pour la laïcité" et "contre le communautarisme" fait alors son entrée en politique.

Dans les banlieues, les "zones de non-droit" et les "territoires perdus" laissent la place dès 2018 à des "quartiers de reconquête républicaine" où les efforts de répression contre la délinquance et les trafics s'intensifient, sur fond "d'ensauvagement". Ce même combat contre le communautarisme est invoqué lors du projet de loi sur l'interdiction de signes religieux à l'école en 2004, porté par le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, et soutenu par une partie de la gauche et du centre pour "sacraliser" la laïcité de l'école publique.

Des polémiques quasi-annuelles sur le voile, aboutissent à plusieurs projets et propositions de loi. En 2019, le sénateur Bruno Retailleau, ancien cadre du MPF et proche de Philippe de Villiers, propose coup sur coup d'interdire le voile pour les accompagnatrices scolaires, de supprimer les allocations pour les femmes voilées et de réprimer les propos contraires à la laïcité "ayant pour objet de soutenir les revendications d’une section du peuple fondées sur l’origine ethnique ou l’appartenance religieuse".

Entre les "sauvages" des quartiers populaires et les "islamogauchistes" des universités, le gouvernement de 2021 ne manque pas non plus d’ennemis importés directement du lexique de l’extrême-droite, comme le fait remarquer la politologue Virginie Martin. "La chasse aux 'islamogauchistes' de l’université, la question du séparatisme, c’est pas juste 'de droite', c’est très à droite", estime-t-elle, notant l’inflexion "très droitière" de la Macronie depuis 2017 et même "l’autoritarisme" émergent du gouvernement LREM. "Ce n’est pas du Juppé, ce n’est pas du Baroin, ce n’est pas du Pécresse, c’est une droitisation populiste et populaire, une trumpisation" du monde politique, lâche-t-elle.

Elections : le pari de la droitisation peut-il payer ? 

"Si tout à coup Macron changeait de cap et s'inscrivait dans une dynamique pour l’écologie, contre le racisme, pour l’écriture inclusive…, il donnerait du crédit à la gauche, il remettrait leurs enjeux au goût du jour. Son jeu, c’est de crédibiliser les idées défendues par le Rassemblement National, mais en disant : "Je peux répondre à ces enjeux aussi bien qu’eux"" analyse la chercheuse Virginie Martin. 

Forcément, le parti est tentant. Un sondage IFOP paru en juillet 2020 relève clairement "un phénomène de droitisation de l’électorat national" : 39% des Français se situent d'eux mêmes à droite de l’échiquier politique, contre 32% au centre, et 13% à gauche. 

En arrivant sur le terrain idéologique des droites dures, Emmanuel Macron les fragmente, et les prive de ce qui était largement considéré comme leur identité politique. L’agacement de notre député Nicolas Forissier en est un indice."[Emmanuel Macron] gêne la droite classique, et dans ces conditions ça va être très dur pour elle de prendre de l’élan pour la présidentielle" estime même la politologue Virginie Martin. 

Pour l’opposition, voter les grandes lois du quinquennat En Marche se transforme parfois en casse-tête, avec un dilemme. Vaut-il mieux faire adopter une loi qu’on aurait pu écrire soi-même ou maintenir une opposition de façade ? Sur la loi séparatisme, le RN s’est finalement limité à une abstention, au lieu d’un vote contre : son parti avait déjà voté en faveur d’une quinzaine d’articles. 

Mais les régionales arrivent à grand pas, et il a fallu de toutes parts faire des choix stratégiques. Et c’est finalement avec Les Républicains que LREM a pu nouer le plus d’alliances. "Il ne faut pas être naïf. Le front républicain est une option connue et pratiquée par tous, ces dernières décennies, depuis la menace des extrêmes, rappelle Nadia Essayan, la députée MoDem. Nous savons bien que des rapprochements se font à gauche entre des courants qui souvent se combattent. S’il est possible de trouver des accords avec des LR modérés pour éviter l’arrivée au pouvoir du RN, alors il faut y arriver."

"Je regrette que la gauche ne soit pas prête à travailler avec nous. Les différentes sensibilités de gauche sont divisées, mais il y a un rejet complet - pour des raisons parfois légitimes - de travailler avec En Marche. Et à partir du moment où on a une faible implantation locale, les rapprochements se font mécaniquement avec ceux qui acceptent de le faire" complète sa consoeur, Caroline Janvier.

Cette virée de bord à droite sera-t-elle aussi porteuse à la présidentielle ? Le doute est permis. Emmanuel Macron a une image collée à la peau, celle d’un président des élites, et la tentation du "dégagisme" est elle aussi très forte. La même mécanique qui l’avait porté au pouvoir, en 2017.

A prendre en compte également, la rancune tenace des électeurs de gauche, qui avaient voté Macron pour ériger ce fameux "barrage" contre l’extrême-droite. De plus en plus nombreux, ils le disent : le barrage prend l’eau de toutes parts. "Voter Macron reviendrait à légitimer tout ce que son gouvernement a fait. Ce serait comme féliciter Darmanin. Et ça, je ne peux pas",  témoigne une électrice auprès de Libération, en février dernier.

En Marche risque également une recomposition de ses alliances. Le MoDem, allié de la première heure, restera-t-il ? "Nous pensons toujours qu’Emmanuel Macron est le président qui a réussi à empêcher le chaos que nous installeraient les extrêmes", clarifie d’emblée Nadia Essayan, qui estime le MoDem davantage fidèle à la personne du président qu’à son parti. "Si le président Macron se présente à nouveau, il donnera, je crois, une autre tournure à l’appareil politique qui le suivra. Donc attendons de savoir avec qui et comment nous devrons collaborer dans le futur."

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