Rixes entre bandes autour de Chartres : y a-t-il vraiment une solution pour enrayer la violence ?

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Écrit par Julie Postollec
La façade du lycée professionnel Elisa-Triolet, à Lucé.
La façade du lycée professionnel Elisa-Triolet, à Lucé. © Didier Le Pape / France Télévisions

Après qu’un jeune blessé par un couteau de boucher lors d’une nouvelle rixe s’est réfugié dans le lycée Elsa-Triolet de Lucé ce 3 janvier, les pouvoirs publics cherchent d’autres solutions pour enrayer cette guerre des quartiers. Une guerre qui avait fait deux morts en 2020.

Les rixes entre bandes de Lucé et Mainvilliers remplissent régulièrement la colonne des faits divers dans la presse locale, et à chaque nouvel événement plane le souvenir des deux jeunes de 16 et 19 ans morts en janvier et mars 2020.

Lundi 3 janvier, il n’y a heureusement pas eu de 3ème décès. Mais le fait qu’un mineur blessé à la tête par une feuille de boucher (un couteau dont la lame peut mesurer jusqu’à 30 cm) fasse irruption dans le lycée Elsa-Triolet de Lucé pour échapper à une rixe interpelle.

Si les circonstances n’ont pas été encore tout à fait éclaircies – une partie des protagonistes est toujours recherchée par la police –, le procureur de la République Rémi Coutin évoque en fait deux bagarres simultanées : "une avec deux élèves qui se donnaient des coups de poing mais sans avoir d’arme entre les mains", et une avec un mineur "pris à partie par un groupe de jeunes - extérieurs à l’établissement - armés de divers objets dont une feuille de boucher". À ce stade il n’y a pas de rapport établi entre ces deux événements.

Des rixes depuis septembre

D’après la proviseure du lycée Elsa-Triolet, Isabelle Atchapa, "il n’y a eu aucune bagarre dans l'établissement, mais bien deux groupes qui s’affrontaient à l’extérieur. En fait ils se sont battus à la sonnerie de la sortie, juste devant. Cela ne concernait absolument pas nos élèves", insiste-t-elle. 

On a mis nos élèves en sécurité quand on a vu ce qu’il se passait, on les a tous fait rentrer. L’un des jeunes qui participait aux bagarres en a profité pour se mettre lui-même en sécurité dans le lycée.

Isabelle Atchapa

Le jeune en question, qui habite Mainvilliers, a été blessé à la tête par le couteau de boucher qui a laissé une plaie de 5 cm.

Une violence qui a choqué les élèves mais aussi le personnel de l’établissement. "Depuis la rentrée de septembre, on a eu des événements aux environs du lycée liés à ces conflits entre quartiers, reconnaît la proviseure. Mais on les voit à l’extérieur, car cela se passe dans la rue. À aucun moment ça n’est rentré dans l'enceinte… Sauf lundi."

30 élèves à la cellule psychologique

Face à cet événement, une cellule psychologique avait été mise en place dès le lendemain "pour que les jeunes aient un espace de parole, car c’était leur heure de sortie, ils ont vu ça", regrette-t-elle. Sur les 415 élèves du lycée, une trentaine s’est rendue à cette cellule d’écoute.

Des élèves qui avaient été rassurés et accompagnés ce jour-là par des professeurs. "Dans le suivi de cet épisode il nous semblait bien qu’il y ait aussi un temps pour nous, entre personnels adultes, pour évoquer les faits, qu’il n’y ait pas de rumeurs, de fausses informations, et conserver cette sérénité au sein de l’établissement", assure Isabelle Atchapa. D’où une matinée de concertation organisée ce mercredi 12 janvier, avec une cinquantaine de personnes, où sont également intervenus la direction académique et la préfecture.

Françoise Souliman, la préfète d’Eure-et-Loir, a tenu à participer à cet échange pour plusieurs raisons : "manifester ma sympathie aux personnels qui travaillent au lycée, leur dire qu’ils ne sont pas seuls, et leur expliquer les actions déployées par l’Etat depuis un an et demi sur ces territoires et en particulier Elsa-Triolet".

Des rixes qui s'étendent

Des dispositifs sont en effet mis en place. Patrouilles de police sur les réseaux de bus ou autour des établissements, vidéo-protection, actions de prévention dans les établissements scolaires…

France 3 Centre-Val de Loire a par exemple suivi en novembre dernier l’intervention d’un rappeur, Adama Camara, qui passait dans différents collèges et lycées de l’agglomération chartraine pour sensibiliser les enfants et adolescents aux conséquences des violences entre bandes. Lui avait voulu venger son petit frère, mort lors d’une rixe, a fini en prison et regrette aujourd’hui son geste, comme le montre ce reportage.

Des actions, oui, mais pour quel effet ? "Je ne suis pas sûr qu’il y ait eu une grande période d’accalmie. En septembre, il y a plusieurs épisodes mais il y en a eu tout au long de l’année 2021", déplore le procureur de la République de Chartres.

La préfète d’Eure-et-Loir, elle, constate que "le phénomène passe d’une génération à une autre, puisque maintenant ce sont les petits frères de ceux qui se faisaient la guerre il y a près de deux ans qui continuent la vendetta". Ils n’ont qu’une quinzaine d’années.

Autre évolution inquiétante : ce n’est plus seulement des règlements de compte entre bandes de Lucé et Mainvilliers. Le quartier de La Madeleine à Chartres commence aussi à connaître ces troubles.

Bataillons de la prévention

Eradiquer cette violence serait-il donc impossible ? Les pouvoirs publics ont décidé de changer de braquet, à la fois sur la prévention et sur la répression.

En plus de renforcer les patrouilles de police, et de mettre en place de nouvelles caméras de vidéo-protection aux abords des lycées, la préfecture finance des actions de prévention sur Chartres à hauteur de 500.000 €.

"Nous avons aussi recruté des bataillons de la prévention. Ce sont trois médiateurs et trois éducateurs spécialisés, explique Françoise Souliman. Nous les avons déployés sur l’agglomération chartraine en septembre. Il faut qu’ils se fassent accepter, mais on sent que sur certains points cela permet de libérer la parole."

"Dialoguer les uns avec les autres"

Autre projet : le groupement local de traitement de la délinquance. "C’est un outil prévu par la loi, à la main des procureurs de la République qu’ils peuvent créer sur une thématique particulière ou sur une zone géographique déterminée", explique Rémi Coutin qui a donc choisi de le mettre en place sur l'agglomération chartraine.

Il réunira le parquet, le commissariat de police de Chartres, l’Education nationale, la préfecture, les maires des communes concernées, "et il y aura peut-être aussi des personnes des services de renseignement", ajoute-t-il. "On définira les actions pour prévenir la réitération de ces rixes."

L’idée "serait d’accompagner les mineurs dans leur quotidien, de les rencontrer, de créer des activités avec eux qui peuvent leur faire penser à autre chose qu’à se taper dessus. Et puis si possible organiser des rencontres où ils seront amenés à dialoguer les uns avec les autres, entre quartiers et entre communes."

La première réunion est prévue le 4 février. Il y sera aussi question des procédures judiciaires en cours, dont celle de l’adolescent de 16 ans tué en janvier 2020. Le meurtrier présumé sera jugé au mois de mars lors de la cour d’assises des mineurs à Chartres.

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