En Indre-et-Loire, l'un des derniers fabricants de vélos résiste à la désindustrialisation

Le plus vieux fabricant de vélo Made in France est installé à Hommes, dans l'ouest de l'Indre-et-Loire. Malgré la délocalisation des savoir-faire industriels, le petit atelier résiste encore et toujours à la crise.

"Avec les pénuries de composants asiatiques qui retardent notre production et la demande de vélos qui a explosé depuis la pandémie, on est entre deux feux", témoigne Paul Riegel, ingénieur chez Cyfac, un des derniers ateliers de fabrication de vélos "made in France", situé en Touraine.

Il a rejoint l'entreprise après les confinements, alors que le carnet de commandes était multiplié par deux. Les clients doivent désormais attendre un an pour recevoir un vélo estampillé Cyfac, le plus vieux fabricant de cadres de vélo made in France, en activité depuis 1982. Ici, les artisans s'affairent à la découpe des tubes de carbone ou d'acier, au montage des cadres, à la brasure, la peinture, au vernis et à l'assemblage des pièces sous le contrôle de vénérables champions cyclistes dont les affiches décorent les murs.

Pour monter un vélo complet, l'atelier commande ses pièces principalement en Asie et en Italie. Mais il faut désormais attendre deux ans pour recevoir les pièces détachées du japonais Shimano, qui détient 70% du marché des "groupes de pièces" - dérailleurs, pédalier, freins, cassette et chaîne- indispensables à la production d'un vélo. Aucune alternative possible, la France n'en produisant plus depuis les années 1990. "On aurait évidemment envie de travailler avec des usines locales pour réduire notre empreinte carbone et nos délais, mais les industriels français devraient produire un volume de pièces suffisant pour être compétitifs face à l'Asie", déplore Aymeric Le Brun, le patron de Cyfac.

"Le seul savoir-faire qui n'a pas disparu, c'est l'artisanat"

Avec ses vélos fabriqués sur mesure, l'atelier Cyfac avait pourtant trouvé son créneau pour se démarquer de la concurrence asiatique qui a fait s'effondrer l'industrie française dans les années 1970. "Le seul savoir-faire qui n'a pas disparu, c'est l'artisanat", explique le patron de l'atelier. Aymeric Le Brun emploie une vingtaine de salariés aux parcours divers: peintres, ingénieurs, anciens architectes ou encore coursiers à vélo... C'est un tiers de plus qu'avant la pandémie et il continue de recevoir deux CV par jour.

Ils ont en commun la passion du cycle et se rejoignent chaque matin à l'atelier avant huit heures, musique à fond. Les clients doivent se rendre à l'atelier, à 35 km de Tours. Là, on prend leurs mensurations pour leur fabriquer un vélo unique. Toutes les demandes sont acceptées, jusqu'aux plus farfelues. Un peintre met la dernière touche à un cadre géant, noir et or, pour répondre à une demande spéciale: le vélo de tournée d'un chef d'orchestre, orné d'un garde-boue en forme de queue de pie. "C'est sympa, ça change des commandes basiques, je veux que ça rende bien !", sourit-il, en peignant des instruments de musique au pochoir.

A ce rythme, Cyfac ne produit qu'environ 75 vélos sur mesure par an pour un prix variant entre 6 000 et 12 000 euros, ainsi que 200 cadres en sous-traitance pour d'autres marques de vélo et pour sa propre marque Méral, nom emblématique des années 1970, que l'atelier a ressuscitée en 2018.

Réindustrialiser le haut de gamme

Contrairement à Cyfac, la plupart des entreprises de vélos qui se réclament du "made in France" ne proposent que l'assemblage de pièces, souvent importées. "Pour les artisans, il y a une volonté de réindustrialiser en France", explique
le patron de Cyfac, qui serait prêt à acheter des pièces plus chères pour réduire les délais provoqués par les pénuries. "Mais les usines d'assemblage qui produisent des vélos d'entrée de gamme ne pourront pas faire le même effort et rester compétitives", estime-t-il.

"On ne pourra pas empêcher la pénurie actuelle. La question qu'il faut se poser, c'est si on peut empêcher une future pénurie dans dix ans", remarque Aymeric Le Brun, alors que le gouvernement vient de lancer une mission parlementaire pour étudier la relance de l'industrie de vélos en France. Pour Virgile Caillet, délégué général chez Union Sports&Cycles, si la France doit réindustrialiser la production de composants, elle doit en produire suffisamment pour que leur prix n'excède pas de plus de 20% celui des composants importés.

Et tous les composants ne pourront pas être compétitifs, relève-t-il. A ses yeux, le Portugal est un exemple à suivre. Ce pays produit trois millions de vélos sur son territoire chaque année, soit six fois plus que la France, relève Guillaume Gouffier-Cha, le député du Val-de-Marne en charge de la mission parlementaire. Un doux rêve industriel pour la France.

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