Dans le cadre de la semaine de l'apprentissage, France 3 s'est rendu dans l'atelier parisien d'horlogerie de Christian Plantin. Il emploie régulièrement des apprentis venus du CFA de Joué-les-Tours, l'un des seuls en France à proposer cette formation. 

Ce matin, quand le soleil s’est levé sur la rue Pastourelle, à Paris, il est arrivé directement sur la façade blanche de l’atelier situé au 35. C’est une des choses qu’aime Christian Plantin, artisan de la haute horlogerie et propriétaire des murs.

Derrière les vitrines, on voit les employés au travail, blouse blanche et loupe vissée à l’œil. Les passants s’arrêtent regarder, au travers les bijoux exposés en vitrine. Juste derrière, Andréa Bizien, apprentie du CFA de Joué-les-Tours, l’un des seuls de France à proposer cette formation.

De l’autre côté de l’atelier, Pierre Ardouin, qui met ses déjà dix ans de métier en pratique. Lui aussi, passé par le CFA de Joué-les-Tours.

Trois générations d’artisans horlogers, trois trajectoires, trois paroles. Ils ont bien voulu nous rencontrer. Comment ont-ils choisi ce métier ? Qu’est-ce qu’ils y apprécient ? A-t-il été facile d’assumer d’être un apprenti ? Nous leur donnons la parole.

Episode 1

Andréa Bizien et son maître d'apprentissage dans leur atelier.  / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL
Andréa Bizien et son maître d'apprentissage dans leur atelier. / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL


Pour commencer l’histoire, on ne fera que quelques pas, direction la brasserie juste en face de l’atelier. Dans ce quartier d’artisans, l’équipe de chez Plantin bénéficie d’un statut qui, selon nos observations, navigue entre la reconnaissance et la célébrité.

Ça, c’est maintenant, c’est tout de suite, au soleil de midi. Et au commencement… Mais d’ailleurs, ça a commencé comment ?


Pierre Ardouin : Mmh… Moi j’ai fait un bac S, donc pas du tout dans cette voie-là. Puis une prépa kiné – où je n’ai pas fait grand-chose – et puis j’ai voulu faire médecine, en dentaire… J’ai arrêté en cours d’année parce qu’en fait je suis plutôt manuel.

Quand j’ai arrêté médecine, j’ai cherché un métier, plutôt par rapport à mes compétences. Un ami de mes parents, qui est diamantaire, m’a parlé de ça. Je me suis renseigné, et puis j’ai fait le CFA de Tours. Il m’a fallu de la maturité pour me dire : je veux faire ça, et voilà.

Andréa Bizien : Moi ? Ma mère était bijoutière, ça s’est un peu transmis. Et puis j’ai vu un reportage, à la télé ! Comme je suis un peu manuelle, j’ai essayé chez Monsieur Plantin, en stage de 3ème , puis après on a fait des mercredis. Ça m’a vraiment plu, et on a continué. La boutique de ma mère travaillait avec son atelier, on s’est rencontré comme ça. Et là ça va faire deux ans, hein ?

Christian Plantin : Oui, je lui faisais faire des petites choses, changer une pile, mettre à taille un bracelet… Moi, oh, c’est un peu con… Il y avait un horloger à côté de chez moi, il travaillait avec sa mère dans une vieille boutique, avec une vieille caisse enregistreuse. Il était sympa le mec, il écoutait RTL, je le trouvais vachement libre, quoi.

Moi, j’étais assez proche de ma mère, je me disais qu'on pourrait travailler ensemble. Et donc je suis entré en stage chez lui. Après, j’ai fait l’école.

Christian Plantin rentre à l’école en 1976. A l’époque, le boom des montres à quartz fait du tort à la profession. L’ambiance est aux rideaux qui baissent. On le traite de "dingue", il persiste. Et il ne regrette pas.



Episode 2

Les métiers manuels ne sont toujours pas aussi bien perçus qu'ils pourraient l'être.  / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL
Les métiers manuels ne sont toujours pas aussi bien perçus qu'ils pourraient l'être. / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL


Le label CAP, qui indique au reste du monde qu’on n’a pas choisi les hautes études, il n’a pas toujours été facile à porter, même si tous trois veulent croire qu’il y a du mieux.

Leur métier, ils en ont toujours été fiers. Ont-ils pu exprimer cette fierté en société ? Pas toujours.


Christian Plantin : Je me suis installé ici en 1988, il y a 30 ans. A l’époque, aucun métier manuel n’était considéré. Quand tu quittais l’école en troisième pour t’orienter là-dedans…Enfin, t’étais une tache quoi ! Aujourd’hui ils ont inventé le bac pro, le brevet des métiers d’arts, pour mettre ça en valeur… Aussi par manque de main d’œuvre, en fait.

Andréa Bizien : Moi c’était : "Ah bon ? t’es sûre ? tu veux pas passer le bac ?"

Christian Plantin : Même ton directeur t’as dit de ne pas faire ça.

Andréa Biziein : Oui, il m’a dit que j’étais une bonne élève, qu’il fallait que je passe le bac d’abord et que je fasse ce que je voulais après.

Christian Plantin : Alors que c’est tout l’inverse ! Le bac, tu as toute la vie pour le passer.

Andréa Bizien : C’était pas forcément facile, pour être prise au séiruex par mes camarades. Encore aujourd’hui, un CAP, c’est un peu considéré comme "en-dessous".

Pierre Ardouin : C'est vrai qu'au début... Ma famille m’a poussé là-dedans parce qu'ils savaient que ça me correspondait bien, la plupart de mes amis aussi. Mais par rapport à la société, moi j'avais du mal à assumer ce que je faisais. Quand je racontais mon parcours, je disais que j'avais fait un bac scientifique, alors que ça ne sert à rien. Pour un peu me valoriser.

J'avais un peu de mal, en voyant tous mes potes faire des études supérieures… Maintenant à l’inverse, j’ai construit ma vie, je gagne bien. Eux rentrent tout juste dans le monde du travail. Tout ça pour dire que je la comprends tout à fait. 

Christian Plantin : Il ne faut jamais complexer. Toi, Andréa, ne complexe jamais. Tu as toute ta vie pour apprendre et te cultiver. Ce qui compte, c’est que tu aies un métier. Ça, c’est le passeport

Pierre Ardouin : Quand tu verras tes potes qui auront fait des grandes études et qui gagneront moins que toi... (rires)



Episode 3

Pierre Ardouin, artisan horloger, en plein travail à l'atelier.  / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL
Pierre Ardouin, artisan horloger, en plein travail à l'atelier. / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL


Christian Plantin : Moi ce que j’aime bien, c’est me retrouver avec des amis horlogers. On se pose dans un canapé, on discute : "Tiens, avec ce calibre-là, on a tel problème…" Echanger, quoi, en fait ! J’aime bien aussi les stages, on sort de notre contexte.

Et puis le contact direct avec le client, c’est marrant. "Cette montre était à mon mari, j’y tiens…" Ça fait 30 ans que ça dure ! En fait, les objets ont une âme, c’est pour ça qu’on a du travail.

Pierre Ardouin : Ce que j’aime – enfin, là, je parle pour un atelier indépendant comme ici – c’est de voir plein de choses différentes. Moi ça fait dix ans que je fais ça, il n’y a pas une semaine où je ne vois pas quelque chose de nouveau. Des mécanismes, il y en a plein, il y en a eu plein. Et on n’a pas tout à notre disposition.

Chez les grandes marques, quelque chose ne va pas : ils prennent la pièce, ils la changent, c’est fini. Nous on va devoir chercher ce qui ne va pas. Mais plus on cherche, plus on résoud de problèmes, et plus le métier devient facile. 

Andréa Bizien : Moi je dirais comme Pierre. La diversité, le fait de voir plusieurs choses… Après, moi j’aime beaucoup aussi l’emboîtage des montres neuves.

Pierre Ardouin : Sur du neuf, il n’y a pas le droit à l’erreur, pas le droit à une poussière.

Christian Plantin : Après, toi, Andréa, tu t’occupes pas mal de la vitrine aussi ? Je trouve qu’elle se débrouille bien, moi je ne l’ai jamais trop fait.

La mise en place de la vitrine figure effectivement sur sa fiche de poste, scotchée sous son poste de travail. Qui indique aussi que celui-ci doit être rangé à la fin de la journée.

"Je vois vraiment belles montres ici, complète la jeune femme. Enfin, pour moi une belle montre, c’est le mécanisme qu’il y a à l’intérieur."

 

Episode 4

© Yacha Hajzler
© Yacha Hajzler
Andréa Bizien continuera sa formation en horlogerie chez Chanel. / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL
Andréa Bizien continuera sa formation en horlogerie chez Chanel. / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL


On s’apprêtait à aborder des sujets moins joyeux, quand Andréa Bizien est revenue d’un rapide coup de téléphone, les joues roses – on a promis d’ajouter ce détail pour faire couleur locale. "Je suis prise chez Chanel !"

La marque au double C l’embauchera à partir de septembre, le temps pour elle d’obtenir son Brevet des Métiers d’Arts.

"Eh bien voilà, c’est du direct !" sourit Monsieur Plantin. Pierre Ardouin la félicite, puis : "Tu veux de la mousse au chocolat extrêmement compacte ? Non ?"

Et à défaut, on remet le nez dans notre sujet : le côté obscur de l’horlogerie.

Christian Plantin : Le plus gros problème pour moi, c’est le règlement des factures par les professionnels. Se faire payer, c'est encore un autre métier. Et il y a beaucoup d'artisans qui avaient énormément de talent et qui n'ont pas su se faire payer, et ça... Je suis en colère pour ça. Je l’expliquais à Andréa.

J'osais pas demander mon argent, moi, au début... On me disait : "Oui, oui, la semaine prochaine, je vous amène le chèque". Là aujourd'hui, au niveau de la trésorerie, on a 25 000 euros dehors, en permanence. Je ne suis pas la banque moi ! C'est ça l'artisanat, c'est très dur : d'un côté on vous taxe, avec les charges, et de l'autre il faut faire rentrer l'argent. Et entretemps il faut faire le travail et gagner la confiance du client. C'est très dur l'artisanat.

Pierre Ardouin : Un autre gros problème qu’on a, c’est qu’on a le savoir-faire – je veux dire, moi aujourd’hui, je me sentirais apte à monter mon affaire – mais les grosses marques veulent tout pour elles. Elles nous bloquent sur l’accès aux fournitures. Le savoir-faire, c’est bien beau. Mais si on n’a pas la matière première pour travailler, ça ne sert à rien.

Si on veut monter son affaire, il faut faire appeler aux marques, et si elles ne veulent pas nous fournir, on ne peut pas le faire. Si elles continuent à fermer leurs portes comme ça, on ne pourra plus travailler.
 

Episode 5

Entre Christian Plantin et ses employés, du respect, et un partage du savoir-faire.  / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL
Entre Christian Plantin et ses employés, du respect, et un partage du savoir-faire. / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL

Pierre Ardouin est là depuis dix ans, Andréa Bizien va s’en aller après deux ans. Qu’ont-ils appris ici ?

Pierre Ardouin : Tout. J’ai tout appris ici. L’école c’est bien, mais ce n’est pas un métier de diplômes. On l’apprend sur le tas. Le métier, je l’ai appris à l’atelier. C’est compliqué de dire ce que Monsieur Plantin m’a transmis. Tout, c’est vague mais c’est ça.

Andréa Bizien : Moi, je pense que j’ai surtout appris à me comporter face au client. Le client n’est pas toujours roi !

Christian Plantin : Si je peux dire, je vous apprends plus "la vie" que le métier. Tu vois Andréa, je te disais : savoir t'asseoir dans le métro, savoir regarder pour éviter de se faire emmerder, à table, savoir se placer dans une assistance pour passer une bonne soirée. Savoir repérer les gens qui ne vont pas t'apporter. Ça n’a rien à voir avec l’horlogerie, hein…

Pierre Ardouin : Il y a un truc à l’atelier, c’est la confiance. C’est hyper gratifiant. Assez vite, il nous laisse sur des choses assez complexes. Il y a un vrai respect, d’employé à patron. On n’est pas amis, mais on peut déconner.

Christian Plantin : Moi, je ne juge ni sur l’habillement, ni sur le physique. Je pense que derrière chaque personne, il y a automatiquement du bon. Et je me sers beaucoup des jeunes pour progresser ! Tu te rappelles, Andréa, le coup du verre pour rechercher une pièce perdue dans l’ultrason ? Tu m’auras appris quelque chose ce jour-là !

C’est la dernière chose que je voudrais dire : il faut vraiment faire confiance aux jeunes. C’est vous qui apportez des nouvelles idées, et de l’énergie.