“Quoiqu'on fasse, nos existences sont politiques” : portrait d'Ericka, militante transgenre

Lors d'une manifestation à Paris, une pancarte "Mettre des râteaux aux fétichistes transphobes". / © Sadak Souici / MAXPPP
Lors d'une manifestation à Paris, une pancarte "Mettre des râteaux aux fétichistes transphobes". / © Sadak Souici / MAXPPP

A l'occasion de la Journée Internationale du Souvenir Trans, qui rend hommage aux personnes victimes de transphobie, nous donnons la parole à Ericka, jeune femme transgenre et militante.

Par Yacha Hajzler

"Je me pose des questions depuis mes 10 ans, à peu près là où on a conscience que le genre existe", estime-t-elle.

Pour Ericka*, les réponses à ses questions interviennent six ans après, grâce à internet et aux réseaux sociaux. La jeune femme comprend qu'elle fait partie des personnes transgenres : née dans un corps socialement et anatomiquement désigné comme un corps d'homme, elle se sent femme. Son sexe biologique diffère de son identité de genre.

*Le prénom a été modifié

"J'ai eu accès à toute la documentation autour de la transidentité, du féminisme, les questions LGBTI... Je me suis dit : "Ah bah... oui ! C'est ça !" raconte-t-elle. En ligne, elle prend petit à petit les possiblités qui lui sont offertes d'exister socialement en tant que femme. "J'avais des amis, sur internet, à qui je pouvais en parler. J'ai commencé à me faire genrer au féminin sur les forums. Puis j'ai transféré sur mes amis proches, et de fil en aiguille, j'ai étendu."

A la faculté de Tours, où la jeune fille de 19 ans étudie, on l'appelle par son prénom choisi. Un chemin personnel qui lui a aussi permis de tourner la page d'une enfance parfois heurtée. "J'étais plutôt isolée, quand j'étais petite, j'ai subi du harcèlement, mais pour le coup, ça n'avait pas de rapport avec ma transidentité. Je ne me reconnaissais pas dans les garçons, mais je ne me reconnaissais pas non plus dans les filles de mon âge, relativise-t-elle. Faire mon coming out, c'est aussi ça qui m'a permis d'avoir une vraie vie sociale, et donc d'aller mieux."

Mise au parfum grâce aux ressources proposées par les milieux militants, Ericka s'engage presque immédiatemment dans la défense des personnes transgenres. Et affine avec le temps. "Au début, je me suis impliquée avec des milieux qu'aujourd'hui je ne trouve pas très pertinents. Ils ne font que de la pédagogie, mais ils n'ont pas de visée politique. La pédagogie est importante, mais ce qui m'intéresse, c'est plutôt l'entraide, la lutte pour nos droits. De toute façon, quoiqu'on fasse, nos existences sont politiques. Et si on ne le reconnaît pas, on ne contrôle pas cet aspect de la chose. Je pense que ça nous est préjudiciable."
 

"Il n'y a pas une personne trans type"


Selon les estimations de Objectif Respect Trans, 15 000 personnes en France, en 2016, étaient concernées par la transidentité. Un chiffre potentiellement très sous-estimé.

Si l'arrivée de la question des droits des personnes transgenres occupe une place accrue au sein du débat public ces dernières années, il ne s'agit pourtant ni d'une invention ni d'une notion moderne. Par exemple, dans la culture des indiens d'Amérique, les personnes possédant ou se revendiquant de caractéristiques attribuées à l'autre sexe portaient le titre très respectueux de "two-spirit", et se voyaient attribuer des dons de chamans.
La transidentité est encore moins une maladie : l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), l'a d'ailleurs officiellement retirée de sa liste des affections psychiatriques en mai dernier. La France l'avait devancée sur le sujet, dès 2010.

Pourtant les actes transphobes ont augmenté de manière significative, selon le rapport 2018 produit par SOS homophobie : +54% en 2017. Ericka, comme beaucoup d'autre, a été victime de ces violences. "A Tours, je me suis déjà fait agresser verbalement deux fois. Je me suis fait alpaguer par une personne, j'avais dû la bousculer sans faire exprès. Il s'est énervé, et quand j'ai répondu pour m'excuser, il a tilté sur ma voix. Il a commencé à m'insulter de "trav" et à vouloir me frapper... Yes !" ironise-t-elle. La deuxième fois, un homme s'en prend au groupe qui sort de la permanence de son association, Trans Posé.e.s, en les insultant violemment. "ça n'a pas fini en bain de sang, mais j'ai eu un peu peur..."
Sur le vécu social des personnes trans, Ericka est cependant réticente à généraliser. "Il n'y a pas une personne trans type, et donc pas une place dans la société pour les personnes trans. ça dépend de notre passing, notre entourage, dans quelle mesure ça se sait... La place d'une personne trans en début de transition et d'une personne trans qui vit son genre en société n'est pas la même. La place d'une personne trans précaire n'est pas la même que celle d'une personne trans riche. Au niveau de l'accès à l'information et aux soins, par exemple, ce n'est pas du tout la même chose. Je ne peux pas faire une réponse simple."
 

Qui vous juge légitime ?


Pourtant, les mêmes obstacles se dressent sur leur chemin : discrimination à l'embauche, au logement, complications lors des contrôles policiers lorsque les papiers ne sont pas en adéquation... "Et moi, encore, je suis blanche, j'ai donc moins de risque d'être contrôlée" souligne Ericka, consciente de son privilège.

Sur ses propres papiers, le prénom a été changé. La mention de genre, pas encore. En 2016, la loi de modernisation de la Justice du XXIème siècle simplifie, partiellement, la vie des personnes transgenres. Le changement de prénom peut désormais se passer d'un juge, direction la mairie. Cependant, c'est l'officier d'état civil qui a tout loisir de juger si la demande relève d'un "intérêt légitime". Alors, la transidentité, "légitime" ?
 

Tout dépend sur qui on tombe, juge la jeune militante. "Si on tombe sur une mairie où ça marche moins bien, par exemple celle de Tours, les vices de procédure sont assez fréquents. J'ai accompagné pas mal de personnes trans pour leur procédure, j'ai eu une seule fois un récépissé de dépôt de dossier. Sans ça, le dossier peut être "perdu" sans qu'on puisse rien faire." Ericka décrit une procédure suspendue à la bienveillance, ou non, de l'officier d'état civil, une critique loin d'être l'apanage de la ville de Tours.

Contactée, la mairie assure de son côté que "tous les changements de prénoms sont traités de la même manière au sein de la ville de Tours", personnes transgenres ou non. Selon la ville, les cinq agents chargés de cette mission ont tous été formés sur la question. Concernant la question précise des récépissés, la mairie affirme : "La loi laisse la collectivité libre de l’organisation du traitement des dossiers de changement de prénoms. [A Tours], il n'y a jamais de récépissé." Le site officiel de l'administration française précise pourtant bien qu'en mairie "un récépissé de dépôt de la demande vous est remis."
 

Eviter la haine


Accompagner dans les démarches administratives n'est pas la seule démarche dans laquelle Trans posé.e.s s'est engagée.

L'association a aussi mis sur pied un observatoire des médecins généralistes, témoin de la relation parfois compliquée du monde médical avec les personnes transgenres. "Cela nous sert à savoir quel médecin est dangereux pour nous, car il y en a. Certains ont une vision extrêmement psychiatrisante, prescrivent des traitements inutiles", voir même nocifs. Loin de s'arrêter à la critique, l'association propose aux médecins de se former aux besoins spécifiques des personnes trans.

Dans le même but pédagogique, Trans Posé.e.s souhaite mettre en place prochainement des actions de sensibilisation en milieu scolaire. De quoi défriser les adeptes de la mensongère "théorie du genre".
 

Pourtant, transidentité et sexualité sont deux choses bien distinctes. "Est-ce que le fait d'être une femme ou d'être un homme implique forcément qu'on parle de sexualité ?, rétorque Ericka. La transidentité, ce n'est pas l'acte sexuel, c'est le genre. On parle uniquement d'identité. Savoir qui on est, ça ne veut pas dire savoir comment on "sexe"."

L'utilité première de ces ateliers : le vivre-ensemble. "Il y a des personnes trans qui sont très jeunes. Etre au courant que ça existe, ça permet de savoir qu'on l'est. Avoir des camarades qui savent à peu près ce que c'est, et comment réagir, ça aide aussi. Ça évite le harcèlement, la haine. La socialisation genrée commence très tôt, et s'ancre très fort. Plus on intervient tôt, moins ces personnes auront de mal à accepter la transidentité d'un collègue, d'un ami, d'un amoureux."

Utile pour les personnes transgenres, bien sûr, mais aussi pour les personnes cisgenre, qui les fréquentent plus souvent qu'ils ne croient. "Je vous le dis : vous en connaissez, c'est sûr !" s'amuse la militante.
 

Le poids du "F"


Pour elle, aux premières loges de ces évolutions sociales, de ces saillies du monde conservateur, de cette ère des réseaux sociaux qui peut aider les personnes transgenres tout autant qu'elle peut contribuer à les détruire, on avance. On avance, mais beaucoup reste à faire, à commencer par ce qui semble anodin au plus grand nombre.

"La suppression de la mention du genre sur la carte d'identité, illustre Ericka. Pour vous, personnes cis, elle ne sert à rien. Et pour nous, personnes trans, elle crée une discrimination. Je sais ce qu'on me répond : "et si tu as un accident ? Il faut qu'on sache pour pouvoir te soigner." Mais, ça ne change rien !  Ce n'est pas parce qu'il y un F sur votre carte d'identité que vous avez le corps auquel le médecin s'attend. Et à ce compte-là, la mention du groupe sanguin serait bien plus utile..!"

Lexique

  • LGBTI : Lesbienne, Gay, Bi, Trans, Intersexe
  • Genrer : utiliser les pronoms et accords grammaticaux marqueur du genre
  • Prénom choisi : prénom adopté par une personne transgenre, en correspondance avec son identité de genre. L'ancien prénom usuel est parfois nommé "deadname".
  • Coming out : révéler son orientation sexuelle ou son identité de genre
  • "Trav" : abréviation de "travelo", terme péjoratif qui rapporte la transidentité à un travestissement
  • Transition : processus au cours du quel une personne trans se met en adéquation avec le genre dans lequel elle s'identifie

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