REPORTAGE. Services sous-financés, confiance rompue : qui sont les vraies victimes des détournements d'argent publics ?

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Écrit par Bertrand Mallen .

Dans le cadre de Ma France 2022, nous sommes allés à Tours, marquée par l'affaire Münsch-Masset, jugée à Tours le 8 mars. Les dégâts causés par ce détournement de 350 000 euros au profit de l'ancien directeur de l'Apajh 37, Guillaume Masset, sont encore bien sensibles.

"Je me suis sentie amère, outrée." Mère d’une petite fille handicapée de 10 ans, Alice* me confie, sous couvert d'anonymat, le dégoût que lui a inspiré l’affaire Münsch-Masset. Le 23 novembre, Guillaume Masset, le directeur de l’Apajh 37, association qui s’occupe des jeunes handicapés, est placé en garde à vue. On le soupçonne d’avoir détourné plus de 350 000 euros destiné à l’association à l’aide de fausses factures. Son épouse, Cathy Münsch-Masset, première adjointe PS de la ville de Tours et conseillère régionale, est également mise en examen pour recel, ce qui politise l’affaire, d’autant plus qu’elle a elle-même été directrice de l’association et a probablement pesé dans le recrutement de son époux.

Caisses vides et confiance brisée

Une fois “passée la phase de sidération, parce que c’est quand même une somme énorme”, vient la “consternation”. Entre sa naissance et ses 6 ans, la fille d’Alice* a été suivie par l’Apajh 37, qui a notamment permis de trouver quelqu’un pour la garder, et permettre à la jeune maman de retourner travailler. En 2018, au début des malversations de Guillaume Masset, condamné à 18 mois de prison ferme ce 8 mars, la fillette a six ans. 

A l’époque, “on nous avait dit que financièrement, ils n’avaient pas les moyens d’accueillir ma fille plus d’une heure par semaine dans la structure qu’ils nous avaient trouvés”, se souvient Alice*. Travaillant dans le social, elle savait par ailleurs que l’association avait dû renoncer au recrutement de professionnels prêts à s’engager “pour faire avancer les choses, notamment en matière d’inclusion des enfants handicapés”. Calcul amer : avec un salaire brut de 1800 euros par mois, auquel on ajoute les cotisations sociale, les 350 000 euros détournés par Guillaume Masset représentent dix fois le coût annuel d’un poste d’éducateur spécialisé. Le système était basé sur l'émission de 24 fausses factures pour des prestations commandées à des entreprises extérieures.

Un risque pour la démocratie

Car les détournements de fonds publics, surtout lorsqu’ils concernent de très grandes sommes, sont des délits dont on ne perçoit pas directement les conséquences. Pourtant, toute somme d’argent public qui finit dans les poches d’un responsable vient inévitablement à manquer au sein des services. La première victime, “c’est le contribuable, individuellement, dont l’argent a servi à autre chose que ce pourquoi il avait consenti à son prélèvement, à autre chose qu’au bien public”, explique François-Xavier Decrop, médecin à Tours et responsable local de l’association Anticor, dont le but est de lutter contre la corruption et promouvoir l’éthique en politique. “Mais c’est aussi tout un système qui se corrompt : la conséquence c’est que les gens perdent confiance dans la démocratie.

On doit travailler sans relâche, puisque toute personne qui espère le pouvoir et l’obtient est conduite à en abuser. Pas tous, mais cette tentation est constante et notre vigilance doit l’être aussi.

François-Xavier Decrop, Anticor Indre-et-Loire

Pour lutter contre cette corruption, qu'elle soit exercée par les politiques dans le monde associatif, dans les affaires, ou dans les médias, Anticor instruit "un certain nombre de dossiers, au niveau local et aussi national", explique le référent tourangeau. A l'approche de l'élection présidentielle 2022, Anticor a également formulé 15 propositions, dans l'espoir que les candidats s'en emparent. Par exemple, sur le renforcement du non-cumul des mandats électoraux ou sur l'indépendance des médias.

On sait que le cumul de mandats verticaux, le cumul de mandats dans le temps, tout cela permet de constituer des baronnies, d'étendre son pouvoir, de verrouiller les instances de contre-pouvoir, et on arrive à des cumuls astronomiques. L'ancien maire de Tours Jean Germain avait le record de France. Ce n'est pas pour rien que cela a mal fini. Il ne se rendait peut-être même plus compte de ce qui était sa stratégie d'influence et de ce qui relevait de son mandat.

François-Xavier Decrop, Anticor 37

Localement, "on est en train de constituer une équipe", affirme François-Xavier Decrop, "qui nous permettra d'avoir un pouvoir de feu certain". Fin 2021, l'association avait salué la décision de la mairie de Tours, prise "dans la demi-heure", selon le maire Emmanuel Denis, de suspendre Cathy Münsch-Masset de ses délégations.

"Cette hypocrisie, c'est hallucinant !"

A l’Apajh 37, dont le siège est situé à Tours-sud, dans le quartier des Deux-Lions, on préfère garder un silence prudent. L’affaire, m’explique un responsable, a causé des dégâts, non seulement dans la confiance des bénéficiaires, mais aussi celle des institutions (conseil départemental, conseil régional) qui subventionnent l’association. Le fait qu’elle ait été lavée de tout soupçon lors du procès, qui a démontré que l’affaire Münsch-Masset était née de la seule initiative de l’ancien directeur, a cependant soulagé tout le monde.

Mais dans les rues, les Tourangeaux se posent aussi des questions. "C'est un peu complexe, on a l'impression que les politiques sont assez déconnectés de nous", remarque un passant. "Je ne sais pas pourquoi ils rentrent dans ce métier-là s'ils ne sont pas attachés au bien public. Tout le monde est humain, mais on attend quand même d'eux qu'ils représentent la France. Le minimum ce serait d'être assez clean à ce niveau-là."

"C'est une catastrophe !" lâche Geneviève*, qui nous confie ne plus guère avoir confiance dans les candidats à l'élection présidentielle. "Quelle que soit la région, on se rend compte que les gens n'ont plus d'empathie, ni de rigueur, ni de discipline." Un troisième passant, Ethan*, fait remarquer que les casseroles qui s'accumulent derrière les personnalités politiques en général vont peser sur son bulletin de vote. "Cette hypocrisie, c'est complétement hallucinant ! Quelqu'un qui prétend par exemple lutter contre la fraude fiscale et qui serait lui-même condamné pour ce genre de choses, j'aurais moyennement confiance en lui."

Je pense qu'on devrait se focaliser sur cette fraude-là. Là je parle en fonction de mes convictions bien sûr, mais je trouve qu'on insiste beaucoup sur les fraudes sociales, et qu'on invisibilise ces autres fraudes, qui nous coûtent beaucoup plus cher ! On devrait donner plus de moyens pour déceler et lutter contre cette corruption.

Ethan*, un passant à Tours

Lors de l'audience du 8 mars, Guillaume Masset a été condamné à 18 mois de prison ferme pour détournement de fonds et abus de confiance, et Cathy Münsch-Masset à 18 mois avec sursis pour recel d'abus de confiance. Mais si cette condamnation prouve qu'une partie au moins du système de répression de la corruption fonctionne, il est extrêmement difficile d'estimer quels poissons passent à travers les mailles du filets.

* : les prénoms marqués d'un astérisque ont été changés

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