EXCLU. Agressions sexuelles sur mineurs : l'étonnant parcours d'un directeur dans les clubs de golf

Photo d'illustration / © Lisa Dejong / Maxppp
Photo d'illustration / © Lisa Dejong / Maxppp

Un directeur de golf du Loir-et-Cher a quitté discrètement son poste début novembre, après que son comportement a éveillé les soupçons de l'association sportive. En réalité, l'homme, condamné plusieurs fois pour corruption de mineurs, n'en était pas à son coup d'essai.

Par Bertrand Mallen, Yacha Hajzler

Les associations comme "Colosse aux pieds d'argile" ne cessent de démontrer la vulnérabilité des mineurs face aux prédateurs sexuels dans les milieux sportifs. La ministre des sports Roxana Maracineanu s'est saisie de la question. Le 4 octobre 2019, à Orléans, elle a présenté le système expérimental de vérification du passé judiciaire des bénévoles au sein des structures sportives. A l'heure actuelle, pourtant, des failles persistent. Le parcours d'un ancien professionnel du golf de la Carte, près de Blois, tend à prouver l'insuffisance de ces vérifications. Passant de club en club depuis au moins dix ans, l'homme condamné plusieurs fois pour des faits de corruption de mineurs a continué d'encadrer de jeunes adolescents sans le moindre contrôle.


Un véritable Tour de France des clubs sportifs

Selon les informations collectées par France 3 auprès de plusieurs sources concordantes, l'homme a été sous le coup d'au moins quatre procédures judiciaires au cours des dix dernières années. Ces procédures portent sur des faits de corruption de mineurs, de détention d'images pédopornographiques et de violation des mesures de probation, notamment à Quimper, Strasbourg et Avignon, et ce depuis 2007.

A la suite d'une première condamnation, cet ancien entraîneur d'une équipe poussin de hockey sur gazon dans le Finistère se retrouve au golf de la Valdaine, près de Montélimar. Il y reste plusieurs années jusqu'à ce que le directeur actuel, Patrick Sénégas, le renvoie. En cause : un autre joueur qui a "pété les plombs" en reconnaissant l'ancien repris de justice, qui continue à accompagner des enfants sur les parcours. "Il ne s'est rien passé chez nous, mais j'ai anticipé les choses", explique Patrick Sénégas au téléphone. "Je me suis senti mal à l'aise, mais j'ai repoussé le problème hors de chez moi", admet le directeur. "J'ai refilé la patate chaude." Il tente pourtant d'avertir les clubs susceptibles d'accueillir l'individu, voire de l'embaucher. 
 

"Il a marqué l'histoire de notre club"

La "patate chaude" atterrit en Avignon, au golf de Châteaublanc. C'est là qu'il est condamné pour la seconde fois. Il lui est alors reproché de nouveaux faits d'abus sexuels sur mineurs, alors qu'il accompagne des groupes d'enfants sur le parcours. "Il a marqué l'histoire de notre golf", soupire le directeur actuel, Nathanaël Pietrzak-Swirc. Au cours des années suivantes, le golfeur passe par les clubs de Nîmes Campagne en Occitanie et de Valescure dans le Var, avant de réapparaître comme directeur du golf du château d'Augerville, dans le Loiret, en novembre 2016. Il en repart en 2017, mais la direction actuelle n'a pas pu être jointe pour préciser les circonstances de ce renvoi.

Lorsqu'il arrive dans le Loir-et-Cher en 2018, personne ne connaît son passé. Pourtant, certains comportements attirent l'attention des golfeurs. Outre des dirigeants sportifs, deux personnes en particulier ont accepté de témoigner. Il s'agit de Jacques*, qui jusqu'à récemment jouait au golf de la Carte avec son épouse et d'Olivier*, un autre golfeur toujours membre de l'association sportive.

"Lors de compétition, il jouait principalement avec des jeunes, en particulier des jeunes garçons", se souvient Jacques. Rien d'alarmant jusque là. Mais peu à peu, l'homme se rapproche du fils d'un employé. "Au cours des repas organisés au golf, il était pratiquement tout le temps assis à côté de ce gamin", poursuit Jacques. Âgé de "12 ou 13 ans", l'enfant "aimait visiblement beaucoup cet homme". Une relation confirmée, de son côté, par Olivier*.

La proximité entre le directeur et l'adolescent alarme tout de même Jacques* et son épouse. "Il allait souvent se balader avec lui en voiturette, le gamin était toujours appuyé sur son épaule, lui toujours en train de le tripoter comme s'il était son père." A cette période, l'homme en question est logé sur le site du golf. Un jour, un autre joueur, Olivier*, aperçoit un autre enfant sortir de sa chambre. "C'est là que ça m'a fait tilt", raconte le joueur. "Il va très souvent chercher l'enfant d'un couple qui joue à Augerville, et l'enfant reste seul dans sa chambre. C'est juste pas normal, pour moi. C'est catastrophique". 
 

"Est-ce que j'aurais dû faire appel à quelqu'un tout de suite ?"

Pourtant, depuis l'embauche de ce dirigeant, aucune plainte n'a été déposée, aucune enquête n'a été ouverte. A la Carte cependant, les relations se dégradent à toute vitesse entre le directeur et les membres de l'association sportive. Après une altercation au mois de mars, Jacques et sa femme vont signaler le comportement du directeur à la gendarmerie de Onzain toute proche. Les gendarmes prennent l'affaire au sérieux et entendent un autre témoin, en plus du directeur du golf et du fils du gardien. Cependant, aucune suite judiciaire ne sera donnée. Le couple, lui, se voit signifier qu'ils ne sont plus les bienvenus au sein du club.

Pourtant, au cours de l'été 2019, la rumeur enfle parmi les dirigeants de club et les golfeurs du Loir-et-Cher. Au point que Jean Quilès, le propriétaire du golf de la Carte, finit par négocier une rupture conventionnelle avec le directeur incriminé, qui quitte la région pour Mâcon fin octobre. "Il n'a rien commis de repréhensible, qui m'autoriserait à faire une procédure de licenciement", explique l'homme d'affaires au téléphone. "On se demandait si ce n'était pas juste le fait de quelqu'un qui voudrait régler ses comptes."

Concernant le passé pédocriminel de son employé, Jean Quilès affirme n'avoir été mis au courant que le 15 novembre, bien après que les "rumeurs" et les "relations excécrables" avec les membres de l'association sportive aient précipité le départ de son employé. 

"Est-ce que j'aurais dû faire appel à quelqu'un tout de suite ?" se demande Olivier*, soupesant l'idée de déposer une plainte ou une main courante. "C'est difficile d'accuser quelqu'un pour quelque chose dont on n'est pas sûr, ça reste une accusation très grave." Reste la question de savoir comment il est possible, pour une personne avec un passé pédocriminel, de continuer à encadrer des groupes de mineurs. En attendant, pour Olivier*, "on a fait ce qu'il fallait. On voulait juste juste qu'il parte."


*Tous les prénoms marqués d'une astérisque ont été modifiés

Pour un meilleur "contrôle de l'honorabilité" dans l'accompagnement sportif

Depuis le mois d'octobre, la ligue de football Centre-Val de Loire est devenue un lieu d'expérimentation pour le "contrôle de l'honorabilité" des bénévoles dans les structures sportives. En clair, il s'agit de vérifier que les accompagnateurs bénévoles susceptibles d'accompagner les mineurs n'aient pas d'antécédents liés à des violences sexuelles notamment. Pour l'heure, seuls les enseignants sportifs professionnels font l'objet de contrôles systématiques. A terme, le contrôle du casier judiciaire de tous les accompagnants devrait être généralisé d'après la ministre des sports Roxana Maracineanu.

En attendant, des associations comme Colosse aux pieds d'argile militent pour un monde du sport plus sûr pour les mineurs. Fondée par le rugbyman Sébastien B, lui-même victime d'abus dans son enfance au cours des années 90, l'association se donne pour objectif de "prévenir les risques de pédophilie dans le milieu sportif" et d'accompagner les victimes.

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