Un an après la mort de Yanis et les émeutes de Blois qui ont suivi, sa mère s'exprime pour la première fois

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Écrit par Thomas Hermans et Sanaa Hasnaoui

Le 16 mars 2021, un accident de voiture causait la mort d'un jeune adolescent dans les quartiers nord, après une course-poursuite avec la police. S'en suivit une nuit de violences urbaines, scène rare à Blois. Un an plus tard, la blessure n'est pas complètement refermée.

Lorsque nous entrons dans le salon de Fatiha, tout est blanc soigneusement rangé, la télé est éteinte. Tel un sanctuaire, un grand portrait de Yanis est accroché au mur, un autre est posé sur le petit meuble à côté du canapé marocain, là où Fatiha vient s’asseoir comme pour être proche de son fils qu’elle a perdu.

C’était le 16 mars 2021, dans les quartiers nord de Blois. En raison de la pandémie de covid-19 qui sévie, la France est en couvre-feu dès 18 heures. Ce jour-là, Yanis, 16 ans, se trouve à l’arrière d’une voiture, un ami sur le siège passager avant et un autre jeune au volant. Il est 18h24 lorsqu’une voiture banalisée de la police repère le véhicule. Les forces de l'ordre allument feux et sirène. Le conducteur choisit la fuite. Une course-poursuite plus tard, c’est l’accident entre le véhicule des trois jeunes garçons et une autre voiture. Yanis ne porte pas la ceinture. Il décède à l’hôpital deux jours plus tard.

Vivre près des lieux de l'accident

Face à France 3, pour la première fois, Fatiha prend douloureusement la parole : 

Je vous ai attendu, je voulais vous parler depuis longtemps.

Fatiha, mère de Yanis

14 mois ont passé depuis l’accident, mais la blessure est toujours béante. "Yanis était ma vie, mon fils." Elle pleure. Ses traits sont fatigués, son regard perdu. Un silence s’installe.

Depuis que son fils est mort, Fatiha sort de moins en moins. Elle ne se sent pas prête à reprendre une activité à temps plein et souffre d’arthrose (elle nourrit pourtant un projet d'ouvrir une boutique, être auto-entrepreneur). Elle fréquente moins le quartier, mais ressent “le besoin d’aller voir les amis de mon fils, de parler de lui avec eux”. Fatiha survit et tente de garder la tête haute pour sa fille âgée de 15 ans. Leur appartement n’est qu’à quelques dizaines de mètres du carrefour où a eu lieu l’accident. "Je n’y passe jamais, je ne peux pas, je fais à chaque fois le grand tour.

La famille n’envisage cependant pas de quitter leur logement faute de moyens. Le coût de la vie a augmenté : entre les factures et le loyer, il leur reste 200 euros pour se nourrir. Et puis partir, c’est s’éloigner du cimetière où repose Yanis. Fatiha s’y rend deux ou trois fois par jour, pour lui parler, lui lire le Coran. Avec des amies, elle s'occupe aussi des tombes abandonnées du carré musulman.

La mère n’a jamais réussi à accepter la mort de son fils. Quelques jours après l’accident, des jeunes du quartier ont fait une enveloppe pour soutenir la famille. "J’ai été bien entourée, on m'a rendu visite."

Qui est responsable ?

Fatiha n’a pas voulu porter plainte contre la police, "je fais confiance à la justice, mais je trouve que la Bac a mis en danger les jeunes, ils auraient pu éviter de les courser, les interroger plus tard car ils connaissaient le véhicule et les jeunes". 

Elle explique que sa fille a retrouvé une vidéo dans le portable de son frère, prise quelques minutes avant sa mort, depuis l’arrière de la voiture. Quelques mètres derrière, le véhicule de la police, gyrophare allumé, les course. "La bac était collée juste derrière", estime-t-elle.

Contacté par téléphone, le procureur de la république a fait saisir les vidéos de surveillances aux alentours, et vérifier sur les réseaux la présence de vidéos concernant la fuite. "Le jeune conducteur a refusé de s’arrêter alors que la police lui a demandé d’immobiliser la voiture, le conducteur était en infraction", détaille-t-il. Selon les éléments de l’enquête, les voitures de police engagées dans la poursuite ont reçu un message radio à 18h42 : cesser la course, devenue trop dangereuse. L’accident est annoncé à 18h43. Ce faible laps de temps n'empêchait pas le parquet d'écrire en mars 2021 : "Il est objectivement établi, à ce moment de l’enquête en cours, qu’au moment de l’accident, le véhicule Golf n’était plus poursuivi par quel que véhicule de police que ce soit."

L’instruction est toujours en cours, mais Fatiha craint que l’affaire soit classée, que la police ne soit pas inquiétée :

Je ne nie pas que le chauffeur soit responsable. Mais la police a une responsabilité aussi

Fatiha, mère de Yanis

C’est cette éventuelle responsabilité de la police qui semble avoir mis le feu aux poudres. Sur une vidéo prise quelques minutes après l’accident, on voit un véhicule de police arrêté près de la voiture retournée, et des secours venant porter de l'aide aux victimes. "S’ils les avaient pas coursés, il n’y aurait rien eu !", balance à plusieurs reprises un témoin de la scène. 

Nuit de violences

Quelques heures après, des violences urbaines éclatent à Blois. Des personnes cagoulées s’en prennent à la façade d’un Aldi, incendiée, et brûlent quelques voitures. Un camion est projeté sur les forces de l’ordre. Des images impressionnantes à Blois, peu habituée à ce genre d’échauffourées. Si peu que la presse nationale est présente, et que tous les journaux télévisés sont en direct. 200 policiers sont déployés au cours de la journée du 17.

Un an plus tard, la mort de Yanis est toujours dans les esprits du quartier. "Ça nous a touchés, c’était dur, on a vu plein de vidéos", se souvient Fatima, qui parcourt les allées du marché Coty mercredi matin. Quant aux violences, ici, elles n’ont pas étonné grand monde. "Cette génération, elle est paumée, elle n’accepte plus le racisme comme ma génération", continue-t-elle. "Les gens n’étaient pas choqués de voir ça partir", abonde Ozan, qui tient le comptoir du bar “Le Sully”, à deux pas. "Ce qui se passe avec la police, ça dure depuis longtemps."

Car ici, comme dans beaucoup de quartiers à la population pauvre d’origine immigrée, les relations avec la police ne sont pas des plus apaisées. "Quand on voit des choses comme ça [l’accident de la voiture de Yanis, ndlr], forcément on se pose des questions", assure Fatima. Fatiha, la mère de l’adolescent décédé estime de son côté que "les jeunes ont peur, même nous adultes on a peur, on ne sait jamais ce qui va se passer avec la police". Pour elle, si le jeune conducteur a choisi la fuite, c’est parce qu’il avait peur, au volant sans permis.

Rétablir du lien

Malik Boufatah est président de la fédération "Libre comme l’ère", qui accompagne tout un tas d’associations à destination des jeunes du quartier blésois. Après les évènements, il a pu échanger avec eux. Il témoigne d'une "incompréhension, de la colère face aux fake news" ayant circulé, à l’instar de l’incendie d’une crèche par les émeutiers, information rapidement démentie par la mairie de Blois.

Il rapporte également la détresse de la jeunesse du quartier face aux réseaux sociaux. "Beaucoup écrivaient à visage découvert que “ce sont des sauvages, toujours des noirs et des arabes". C’est dur pour des jeunes d’avoir du recul sur ces choses-là."

Lui-même et les "anciens" du quartier ont "échangé avec eux sur leurs frustrations, on a travaillé sur ce qui se disait sur les réseaux sociaux, les anciens ont dit aux jeunes que ça ne servait à rien, et la famille du défunt aussi". Lors d’une marche blanche organisée pour Yanis, quelques jours après sa mort, sa mère avait ainsi appelé au calme :

Je suis pour la paix, j’ai pensé comme citoyenne française, je n’ai pas pensé à ma douleur en tant que mère. J’ai pensé à la ville de Blois, aux jeunes.

Fatiha

Depuis, la "fédé" a "créé du lien, ce lien que les institutions n’ont pas avec les jeunes du quartier". Avec cette génération en manque de repères, et d’avenir. "Ils ne rêvent plus trop, ils veulent aider leur famille, travailler super tôt pour avoir de l’argent et s’émanciper." Selon Malik Boufatah, le décrochage scolaire au lycée est en explosion dans les quartiers nord de Blois, notamment depuis la crise sanitaire. Pendant les confinements, "on leur a demandé de travailler chez eux, mais il n’y pas la même égalité entre les foyers", argue-t-il. La “fédé”, a mobilisé la solidarité et l’entraide pour trouver des ordinateurs à certains, "mais ce n’est pas suffisant", regrette-t-il. 

Pour sortir les jeunes de cette spirale, les associations du quartier tentent de leur offrir un horizon. En leur finançant le BAFA par exemple, ou en les envoyant en vacances loin de leurs barres d’immeubles. Certains ont ainsi pu partir à Arcachon récemment. "C’étaient des 18-19 ans, et c’est la première fois qu’ils allaient à la plage."

Et puis "Libre comme l’ère" développe la citoyenneté, inclut les jeunes dans les décisions, les objectifs du quartier. "On a obtenu un temps avec les élus de la région, et les jeunes sont allés nous représenter", raconte Malik Boufatah. En réponse, ces mêmes élus régionaux sont venus participer à un "Monopoly des inégalités" avec les jeunes du quartier le 8 mai. Les associations font aussi venir des intervenants pour parler de laïcité, de vivre ensemble, d’égalité. À l’instar il y a deux semaines de Latifa Ibn Ziaten, mère d’Imad, militaire assassiné par Mohammed Merah à Toulouse en 2012.

Mémoire

Aujourd’hui, le calme est largement revenu dans les quartiers nord de Blois. Malgré le côté spectaculaire des images et le déploiement médiatique des 16 et 17 mars 2021, les violences n’auront duré qu’une nuit. Depuis, presque plus rien. Simplement quelques feux de poubelles à deux jours de la date anniversaire de l’accident, suivi par le survol du quartier par un hélicoptère. "Par précautions", expliquait alors le procureur de Blois, sans plus de précisions. Contacté pour évoquer les mesures de sécurité mises en place consécutivement aux violences, le préfet de Loir-et-Cher n’a pas donné suite aux demandes de France 3, invoquant la période de réserve pré-élections législatives.

Les évènements de mars 2021, "ça fait longtemps qu’on n’en a pas parlé", confie Ozan, au bar Le Sully. Comme si, finalement, tout ça n’avait que peu d’importance. "C’était des casseurs, une minorité qui casse pour rien, mais pour les autres c’est oublié."

Fatiha, elle, reçoit moins de visites des camarades de son fils. Jusqu’à récemment, elle allait accrocher des fleurs sur un poteau, à quelques encablures du carrefour où s’est produit l’accident ayant coûté la vie à Yanis. Voyant qu’elle était la seule à le faire, elle a décidé d’arrêter. Sur le poteau, les fleurs sont toujours là, asséchées par le soleil. Souvenir discret là où la vie a repris.