TEMOIGNAGES. Pression, compétition, harcèlement : pourquoi des enseignants décident de plaquer l'Éducation nationale ?

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Écrit par Bertrand Mallen
Le mal-être enseignant progresse en France. Photo d'illustration
Le mal-être enseignant progresse en France. Photo d'illustration © THIERRY GACHON / MAXPPP

En 2021, 1400 enseignants ont démissionné de leur poste à l'Éducation nationale, un nombre qui a triplé en dix ans. Dans le Loir-et-Cher, deux d'entre elles, en pleine reconversion, ont accepté de témoigner.

"Le déclic, ça a été pendant le confinement : je me suis rendue compte que je n'avais plus mal au ventre. Avant, c'était continuellement". Après 19 ans comme institutrice, Anne Piedalu a décidé de tirer un trait sur cette carrière et d'entamer une reconversion. Comme elle, ils sont 57 dans l'Académie Orléans-Tours à avoir déclenché une rupture conventionnelle sur l'année 2020-2021 et 113 à avoir purement et simplement démissionné, un chiffre qui alerte les organisations professionnelles. A l'échelle nationale, le chiffre des démissions est de 1417, soit moins de deux enseignants pour 1000, mais il est en constante augmentation depuis près de dix ans.

"Il y a toujours eu des démissions" constate Aline Pasnon, co-secrétaire de la FSU et du SNUIPP-FSU du Loir-et-Cher. "Mais depuis trois ans, même si les chiffres restent minimes au regard de l'ensemble des enseignants, on observe que la courbe est croissante." En particulier, depuis janvier 2020, la rupture conventionnelle est possible au sein de la fonction publique, ce qui permet un départ plus "serein" et conduit les enseignants en souffrance à privilégier cette solution.

"On sait qu'on ne va pas pouvoir aider tout le monde"

Pourtant, Anne n'a pas manqué sa vocation. "Depuis que je suis petite je voulais être maîtresse d'école", se souvient-elle, "mon frère et ma sœur jouaient à être mes élèves". Mais le surmenage, l'administration, et le stress ont fini par avoir raison de cette carrière. Au fil des années, Anne évoque un "mal-être" qui s'est installé, renforcé par les mauvaises expériences que lui rapportaient ses propres enfants de l'école. "Ça a été une accumulation de petites choses. Mais je me suis rendue compte que si je continuais je serais malade."

Car la charge et la complexité de son travail a évolué au fil des années. Sur une classe de 25 élèves, "certains vont très vite, savent déjà faire beaucoup de choses à quatre ans, donc il faut leur donner du travail, ils sont demandeurs". D'autres sont en difficulté et nécessitent plus d'accompagnement. Enfin, les élèves dans la moyenne peuvent eux aussi avoir besoin d'un coup de pouce. Verdict : "on ne peut pas se démultiplier. Quand on a de grosses classes chargées, on sait qu'on ne va pas pouvoir aider tout le monde". Cette hétérogénéité, qui oblige à préparer pour ainsi dire un programme par élève, peut facilement conduire à l'épuisement professionnel.

Et, en fonction du niveau, il faut encore rajouter le travail hors classe. Nathalie* a elle aussi quitté son poste en septembre dernier. Ancienne professionnelle du médical, elle a passé les 20 dernières années au sein de l'Éducation nationale, qu'elle quitte sans regret. "J'adore être avec les jeunes en classe, je trouve ça vraiment chouette", explique-t-elle. "Ce qui est énergivore, ce sont les à-côté, les écrits, les préparations, tous les comptes qu'on nous demande de rendre..."

Le rapport difficile au ministère

Et là, ça coince. Entre les exigences du ministère de l'Éducation nationale, un système d'inspection pas toujours bienveillant, et les nécessités normales de leur métier, certains enseignants se retrouvent sous pression et en perte complète de repères. "Ils nous rabâchent tous qu'il faut être bienveillant avec l'élève, lui montrer ce qu'il sait faire, sauf qu'en inspection, ça se passe rarement comme ça", poursuit Nathalie*.

"Une inspection, c'est quelqu'un qui vient nous voir tous les quatre ou cinq ans", abonde Anne Piedalu. "Ça peut tomber sur un jour où on est très stressé, ou un jour où il peut se passer n'importe quoi, l'inspecteur se place au milieu de notre séance et va juger de choses qu'il n'a pas vues, pointer des petits détails qui ne vont pas... pour moi ce n'est pas bienveillant."

D'où un système scolaire oppressant, aussi bien pour les enseignants que, in fine, pour les élèves. "J'ai connu des collègues qui pouvaient être très cinglants, des conseils des maîtres où on critique les parents et les enfants", se souvient Nathalie*.

Dix-neuf ans de carrière, quinze minutes d'entretien

Ce que Nathalie* regrette aussi, c'est le manque de projets communs et de coopération entre enseignants, qui pourrait permettre d'alléger cette atmosphère très lourde. Typiquement, "les ZEP qui fonctionnent, ce sont celles où les enseignants travaillent ensemble. Dès que les adultes sont cohérents et travaillent entre eux, les enfants le voient, et ils peuvent s'appuyer là-dessus. Alors oui, ils peuvent aussi être dans la confrontation, mais ça ne dure pas, parce qu'en face ils trouvent une réponse cohérente des adultes."

Et lorsque ces adultes sont en détresse à leur tour, ils peinent à trouver une réponse de la part de leur ministère. "A aucun moment je me suis sentie respectée par l'administration", lâche Anne Piedalu. Le jour où elle a signé sa rupture conventionnelle, notamment, reste marqué par un sentiment d'humiliation.

J'ai travaillé 19 ans et j'ai été reçue quinze minutes, pour me dire que mon diplôme ne serait plus valable, que si je voulais revenir il fallait que je refasse un master, que je ne pourrai pas passer les concours de la fonction publique pendant six ans. Je me suis dit : "ils n'ont aucune considération pour moi, ça ne sert à rien de rester, autant prendre soin de moi."

Anne Piedalu

Un malaise profond

Lorsqu'Anne Piedalu a eu ses propres enfants comme élèves, la prise de recul l'a menée à questionner tout ce système, dont elle a été un rouage. "Ça m'a renvoyé à ce que moi-même je pouvais provoquer chez mes élèves." Chez ses amis, ses connaissances aussi, elle a vite constaté que "peu de personnes ont adoré l'école, alors qu'au contraire beaucoup ont été en échec scolaire, n'ont pas eu de diplômes, et pourtant ils ont un super métier". "Ça montre bien qu'il y a quelque chose qui cloche."

Ce qui cloche ? Entre autres, les "valeurs" enseignées par le système scolaire. "La compétition par exemple, pour moi, il était hors de question qu'on soit en compétition, qu'on écrase ceux qui n'y arrivent pas. J'avais vraiment à cœur de me dire qu'on a tous des forces et qu'on doit développer ça chez les enfants, pour qu'ils apprennent à connaître leurs forces et gérer leurs émotions."

Ce vaste malaise, qui mêle charge de travail, rapports incohérents avec le ministère et conflits de valeurs, tiraille bon nombre d'enseignants en souffrance, constate la co-secrétaire départementale du SNUIPP-FSU, Alince Pasnon. Très souvent "ce sont des collègues qui aiment encore leur métier, et c'est ça qui est dramatique. Des gens qui aiment leur métier ne se retrouvent plus dedans, et préfèrent partir plutôt que de continuer à enseigner d'une manière qui ne leur convient pas". D'autres fois, la souffrance de l'enseignant se conjugue à celle des enfants qui ne parviennent pas à être inclus dans la classe, à celle de leurs parents, et aussi à celle du reste des enfants scolarisés.

Pour garder les enseignants qui travaillent toujours dans le système scolaire, les syndicats militent pour de nouvelles ouvertures d'établissements, en particulier de sites spécialisés pour les enfants les plus en difficulté sociale. Aujourd'hui, Anne et Nathalie* sont en reconversion professionnelles et ont retrouvé leur voie. 

* Les prénoms marqués d'un astérisque ont été modifiés

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