Perdu depuis le XIXe siècle, un vase monumental d’Henry de Triqueti réapparait… puis disparait à nouveau

"Dante et Pétrarque", un vase monumental du sculpteur montargois n'avait plus été localisé depuis le XIXe siècle. Il est réapparu dans une vente en Belgique mais, au grand dam de la directrice du musée des beaux-arts d’Orléans, c’est un acheteur privé qui a emporté l’enchère.

C’est un bronze patiné de presque un mètre de hauteur. Une frise figure des scènes tirées des œuvres des auteurs italiens Dante et Pétrarque. Henry de Triqueti a donné leur nom à son œuvre. "Dante et Pétrarque" avait été commandé au sculpteur par Ferdinand D’Orléans en 1836. Mais depuis la mort du prince en 1842, on ignorait où il se trouvait et qui en était le propriétaire.

Le musée des beaux-arts d’Orléans conserve les études préparatoires de l’œuvre, mais le vase n'ayant jamais été vu, on ignorait son apparence précise. Le thème de la sculpture en revanche était connu. Alors quand on signale à Olivia Voisin qu'un vase signé de Triqueti est en vente en Belgique, et que la directrice du musée prend connaissance du descriptif du "Lot n°49" de la vente cataloguée des 19 et 20 février 2024 de la Galerie moderne, un hôtel de ventes aux enchères bruxellois, elle fait immédiatement le rapprochement avec le "Dante et Pétrarque" disparu.

Un "artiste maison"

Né en 1803 à Conflans-sur-Loing, Henry de Triqueti est un artiste majeur de la région Centre-Val de Loire, un "artiste maison", commente Olivia Voisin. Il a fait l'objet d'une exposition au musée Girodet de Montargis en 2023, un grand nombre de ses œuvres sont réparties entre Montargis et Orléans. Olivia Voisin découvre le dimanche soir que la vente a lieu le lendemain en début d'après-midi. Dans la soirée, elle rédige une note explicative, constitue un dossier d'acquisition. La délégation permanente constituée de représentants du ministère de la culture ou de la DRAC réagit rapidement : le lundi matin, la directrice a l'autorisation d'enchérir. "Il y avait urgence car c'est une pièce essentielle pour nos collections. Nous disposons de la moitié du fonds d'atelier d'Henry de Triqueti, de quelques dizaines de ses œuvres, nous sommes en possession des sculptures préparatoires au piédestal de ce vase ; et par ailleurs, le musée a collecté un ensemble très riche d'œuvres liées au mécénat de la famille d'Orléans. Ce vase a vraiment toute sa place dans notre musée à plus d'un titre", raconte-t-elle.

« Il était posé dans un coin de salle à manger de la villa d’un couple défunt. La maison était vendue, il fallait la vider, les héritiers n’avaient aucune idée de la provenance, de l’auteur ou de la valeur de l’œuvre »

Maurice Lemercinier, commissaire-priseur

L’objet a été trouvé chez des particuliers dans le cadre d’un inventaire après décès. Parmi le mobilier, les tableaux divers, les verreries et autres porcelaines de moindre importance, le bronze attire l’œil des experts. En l’examinant de plus près, ils reconnaissent une signature. "Henry de Triqueti est l'un des plus grands sculpteurs romantiques français, c’était de loin la pièce la plus qualitative et la plus étonnante de l’inventaire", explique  Maurice Lemercinier, commissaire-priseur à la Galerie moderne. "Il était posé dans un coin de salle à manger de la villa d’un couple défunt. La maison était vendue, il fallait la vider, les héritiers n’avaient aucune idée de la provenance, de l’auteur ou de la valeur de l’œuvre", précise-t-il.

Vendu plus de quinze fois son prix estimé

L’estimation de la sculpture, entre 7.000 de 10.000 euros, laisse espérer une acquisition. Mais la vente ne se passe pas comme espéré. Après 50.000 euros, seuls le musée et un amateur français enchérissent. Le prix finit par dépasser le plafond accordé au musée. "Dante et Pétrarque" est adjugé à un amateur français pour 187 500 euros. "Il y a peu d’œuvres d’Henry de Triqueti sur le marché de l’art… ce qui rendait d’abord l’estimation difficile, du fait du manque de points de comparaison ; une rareté qui explique aussi peut-être le montant final de la vente ", commente Maurice Lemercinier. 

C'est une déception immense, mais nous ne baissons pas les bras. Je persiste à penser que ce vase est pour nous

Olivia Voisin, directrice du musée des beaux-arts d'Orléans

Olivia Voisin s'émeut de cette déconvenue sur les réseaux sociaux. "En général on communique plutôt sur les acquisitions réussies et pas sur les échecs. Mais dans ce cas particulier, nous voulons toujours acquérir et allons faire tout notre possible pour retrouver l'enchérisseur. C'est une déception immense mais nous ne baissons pas les bras. Je persiste à penser que ce vase est pour nous", explique-t-elle. Elle ignore tout du profil de l'acheteur car la maison d’enchères bruxelloise est tenue de ne pas divulguer l'identité du nouveau propriétaire. "Nous espérons qu'il comprendra notre désarroi et notre désir de présenter l'œuvre au public à jamais", ajoute-t-elle. Avec un peu plus de temps, la directrice espère intéresser d'éventuels mécènes pour constituer un nouveau dossier d'acquisition au budget plus conséquent.

La directrice du musée des beaux-arts d’Orléans a par ailleurs informé l’hôtel des ventes que si l’acheteur se désistait finalement, le musée était toujours acquéreur, et a chargé la maison d'enchères de faire savoir au nouveau propriétaire tout l’intérêt que le musée porte au vase monumental.