CARTES. La Loire peut-elle s'assécher en 2023 ?

Le niveau de remplissage des barrages et des nappes phréatiques du bassin versant de la Loire reste inquiétant cet hiver, saison servant traditionnellement de recharge en eau partout en France. De quoi s'inquiéter pour le débit de la Loire cet été si une nouvelle sécheresse frappait le pays.

La fin des épisodes caniculaires et le retour de quelques épisodes de pluie à la fin de l'été a pu donner l'impression que la sécheresse de 2022 était enfin derrière nous. Et que, avec l'arrivée de l'hiver, rivières et nappes phréatiques allaient pouvoir retrouver leur pleine forme. Sauf que nous sommes début février, et que la situation reste inquiétante un peu partout en France, et notamment en Centre-Val de Loire et sur tout l'axe ligérien.

Premier symptôme : la sécheresse n'a réellement jamais pris fin. Le barrage de Naussac, très en amont de l'Allier (un affluent de la Loire), a fourni du soutien d'étiage* jusqu'au 4 décembre. Au même moment, le département de l'Indre était toujours classé en vigilance face au risque de sécheresse. Le sud-ouest du Loiret et le bassin du Cher étaient même classés en crise jusqu'au… 30 novembre. Comme en plein mois d'août.

2022, une année record

Durant l'été 2022, le soutien d'étiage a représenté "80% du débit en amont de l'Allier et 50% du débit de la Loire au niveau du Loiret", explique Benoît Rossignol, directeur chargé de la ressource en eau à l'Établissement public Loire (EPTB Loire), organisme chargé de la gestion des eaux sur l'axe ligérien. Et notamment de l'exploitation des deux principaux barrages du bassin de la Loire, à savoir Villerest sur la Loire et Naussac, donc, sur l'Allier.

Mais la sécheresse fut telle cet été que même les réserves des deux barrages n'ont pas suffi : le 9 août, les autorités décidaient ainsi de limiter le soutien d'étiage, en limitant le débit de la Loire à 38 m³ par seconde à hauteur de Gien. Un chiffre historiquement bas depuis… la construction des barrages, à l'orée des années 80. Sans le soutien des barrages, le débit serait tombé à 15 m³ à la seconde.

Probabilité "quasi nulle" de remplir le réservoir de Naussac

Il faut dire que, avant même l'arrivée de la sécheresse, la situation des barrages n'était pas idéale. Pour la première fois depuis 1991 (hors vidange), la retenue de Naussac n'a ainsi pas pu être remplie en entier avant l'été 2022. Début février 2022, elle était remplie à plus des deux tiers (sur 190 millions de m³ d'eau) de sa capacité. Un an plus tard, Naussac ne contient que le tiers de sa capacité. "La probabilité de remplir la retenue avant juin est quasi nulle", assène Benoît Rossignol.

Car la météo n'a, jusqu'à présent, pas été en faveur de Naussac. Se trouvant très en amont de l'Allier, le barrage nécessite "des pluies sur un territoire très précis, et pour l'instant il ne pleut pas assez", constate le directeur chargé de la ressource en eau à l'Établissement public Loire. Une situation qui affecte aussi l'aval de l'Allier, si bien que le barrage aurait dû, en temps normal, lâcher de l'eau pour soutenir son débit. En plein hiver. Que nenni : l'EPTB a obtenu une dérogation pour ne pas déstocker le peu d'eau qu'il arrivait à emmagasiner depuis début décembre. Pas de quoi remplir la retenue, mais une aide pour "ne pas baisser trop le niveau".

Le Cher en souffrance, le Loir va bien

En janvier, le Massif central (où Loire et Allier prennent leur source) a subi un important déficit de précipitations. À l'inverse, en Centre-Val de Loire, elles ont été autour de la moyenne, voire excédentaires localement, selon les données de Météo France accumulées par Météo-Paris.com. Résultat : la situation des rivières du bassin versant de la Loire diffère selon l'emplacement de leurs sources respectives. Comme le montre cette carte de l'hydraulicité** dans la région en janvier 2023 :

Ainsi, en Centre-Val de Loire, seuls le Loir au nord, ainsi que quelques rivières solognotes, affichent un débit relativement habituel. À l'inverse, le Cher affiche, à Vierzon, moins de 20% de son débit moyen de janvier en ce début d'année 2023. Quant à la Loire elle-même, son débit est situé entre 40 et 75% de son débit moyen habituel en cette saison.

Du côté des nappes phréatiques, le bilan n'est pas bien meilleur, selon les dernières données de la Dreal. Si la majorité des nappes du Centre-Val de Loire voient leur niveau d'eau augmenter fin janvier, une bonne partie affichent aussi des taux de remplissage très faibles, n'arrivant qu'une année sur dix en moyenne. 

Autant dire que, sans un printemps pluvieux, une nouvelle sécheresse cet été comme celle de 2022 pourrait être encore plus difficile à contenir. Hors, dans ses dernières tendances saisonnières, l'association Météo Centre envisage un déficit de précipitations tous les mois sur le Centre-Val de Loire jusqu'en mai. 

Pas de catastrophisme

Pas de quoi, donc, rassurer avant l'été. Mais pas de quoi, non plus, "sombrer dans le catastrophisme", lance Benoît Rossignol, de l'EPTB Loire. Dont un récent communiqué s'intitulait, pourtant : "Envisager l'hypothèse d'une pénurie d'eau sur les axes Allier et Loire en 2023." Pénurie, le mot est lâché. Alors la Loire est-elle condamnée à s'assécher à cause du réchauffement climatique, à mesure que les étés comme celui de 2022 deviendront la norme en France ? "Je n'ai pas de boule de cristal, mais on va tout faire pour l'éviter", poursuit Benoît Rossignol. Comment ? "En limitant le soutien d'étiage pour économiser l'eau des barrages, et avec des restrictions d'usage de l'eau." Tout en concédant que l'efficacité de telles restrictions "a du mal à être quantifiée".

Reste que la continuité d'un débit pour la Loire est indispensable pour la survie des milieux aquatiques, mais aussi pour bon nombre d'usages humains. Ainsi, selon l'EPTB, 2,6 millions de Français dépendent de la Loire pour leur alimentation en eau potable. À cela s'ajoutent les besoins de l'agriculture, de l'industrie ou encore des centrales nucléaires, nombreuses dans la région à dépendre de l'eau de la Loire pour leur refroidissement. Humain et nature peuvent au moins s'accorder là-dessus : il ne sera jamais temps de se passer de la Loire.

*Le soutien d'étiage consiste à ajouter au débit naturel trop faible de la rivière un débit supplémentaire à partir de l'eau retenue par un barrage, selon la définition du Comité français des barrages et réservoirs.

**L'hydraulicité correspond au rapport entre le débit mensuel en comparaison avec la moyenne du débit sur plusieurs années. Si l'hydraulicité est inférieure à 1, le débit est plus faible qu'en moyenne.