Réchauffement climatique : doit-on faire le deuil de la conservation du patrimoine pour adapter les villes ?

Alors que les canicules deviennent, avec le réchauffement climatique, plus intenses et plus fréquentes, se pose la question de la ville de demain. Entre fantasmes de végétalisation et table rase de certains éléments du passé, quelques éléments de réponse avec Jacques Boulnois, président de la Maison de l'Architecture du Centre-Val de Loire.

Le Martroi suffoque. La température extérieure est de 31 degrés, le soleil tape sans retenue sur les pavés gris et beiges de la place centrale d'Orléans. Traverser la très minérale place à pied devient une épreuve.

Comme la majeure partie du Centre-Val de Loire, le Loiret est touché par la canicile depuis le début de la semaine, et devrait le rester jusqu'à vendredi. L'Indre et le Cher ont même été placés en vigilance orange par Météo France, et il a fait plus de 38 degrés ce mardi après-midi au Blanc, dans l'Indre.

Lors des grandes chaleurs, les villes sont désertées. Les habitants se barricadent chez eux, lorsqu'ils ont la chance d'avoir une habitation correctement isolée de la chaleur, ou font la chasse aux balades fraîches.

Dès lors, la question se pose : quelle ville veut-on pour demain ? Quelle ville veut-on transmettre aux générations qui connaîtront Paris sous un climat nord-africain ? France 3 a posé la question à Jacques Boulnois, architecte DPLG et président de la Maison de l'Architecture du Centre-Val de Loire. Laquelle a lancé, en 2021, un programme sur l'architecture demain face à ce qu'elle appelle la "suprachaleur".

France 3 : Existe-t-il une ou plusieurs solutions miracles pour adapter nos villes au changement climatique ?

Jacques Boulnois : Il ne faut absolument pas parler de solution miracle. En revanche, il faut redéfinir tout l'urbanisme. Si on prend l'exemple des villes d'Afrique du Nord, où le climat est chaud, ce sont des villes resserrées, comme le vieux Tripoli, en Libye. Et nous, on a fait des villes ouvertes pour faire passer des voitures. Ce n'est plus tenable, d'autant que les voitures produisent de la chaleur en fonctionnant, et indirectement en produisant du CO2.

En gros, il faut que les bâtiments se fassent de l'ombre entre eux. Donc certaines contraintes doivent disparaître des règlements d'urbanisme, imaginés dans les années 50 et qui n'ont presque pas bougé depuis. À l'origine, il s'agissait de garantir de l'air, de la lumière et des services dans la ville. Il faudrait rajouter l'ombrage. Réhabiliter le brise soleil, par exemple.

France 3 : Ça, c'est possible dans les quartiers à construire. Comment faire dans les quartiers déjà construits qui, parfois, ont une valeur patrimoniale ?

Jacques Boulnois : il ne faut pas avoir peur de poser les bonnes questions, et ne surtout pas se fermer aux réponses. Est-ce qu'on garde une ville insupportable, ou est-ce qu'on écrit le récit de demain, pour les générations futures ? Il faut faire le deuil de la conservation à tout va. On peut conserver ce qu'il y avait de meilleur dans la pensée de nos ancêtres, dans leurs techniques de construction par exemple, mais pas forcément le résultat actuel.

France 3 : Le vieil Orléans a des rues resserrées, ce n'est pas ce qu'on veut ?

Jacques Boulnois : Elles sont plus resserrées, oui. Après, il y a la rue Jeanne-d'Arc, qui est une catastrophe, c'est une autoroute avec peu de place pour les piétons, et qui prend le soleil tout le temps. La rue de Bourgogne, c'est mieux. Mais il y a aussi là-bas des bâtiments qui sont très mauvais thermiquement. Ce n’est pas tout blanc ou tout noir. Il faut juste avoir de l'honnêteté en regardant ce qu'il faut garder ou pas.

Les toitures en ardoise par exemple, c'est magnifique, mais ça absorbe énormément de chaleur parce que c'est sombre, et ça donne des combles surchauffés. Peut-être qu'il faut végétaliser. Ou peut-être qu'on en arrivera à faire des surélévations avec des toitures-terrasses, peintes en très clair. Et dormir sur la terrasse, au dernier niveau, sous une toile, ça va arriver de plus en plus. Il y a des choses magnifiques aujourd'hui, mais est-ce que c'est possible de les tenir avec ce qui arrive ? Ça ne veut pas dire qu'on va reconstituer le vieux Tripoli à Orléans !

France 3 : Comment on passe d'une ville de voitures à une ville de piétons et de nature ?

Jacques Boulnois : Il faut réduire l'imperméabilisation des sols [remplacer le bitume et les revêtements minéraux par de la nature et de la terre qui laissent passer l'eau, ndlr], et se donner des objectifs de pourcentage de surface énorme. C'est comme ça qu'il faut réfléchir pour les futurs travaux des mails d'Orléans. Ce sont des travaux qui repensent l'espace pour des décennies, pour une à deux générations, on ne peut pas se permettre de rater ça. En plus, quand on plante un arbre, il faut attendre 25 ans qu'il pousse.

Arroser une pelouse, ça rafraîchit l'air parce que les plantes pompent de la chaleur pour transpirer. On peut aussi imaginer des pelouses de diversité, moins ordonnées. Et planter des arbres dans des petits carrés, ça ne marche pas, ils meurent. La façon de végétaliser la ville doit évoluer très vite. Ce n'est pas un problème d'architectes et d'urbanistes, beaucoup savent. C'est un problème politique, de décision.

France 3 : Sur la place du Martroi, très minérale, qu'est-ce qu'on pourrait faire ?

Jacques Boulnois : Déjà, on ne peut pas planter d'arbre parce qu'il y a un parking en dessous. C'est minéral, mais le revêtement est clair donc il renvoie mieux la chaleur, c'est toujours mieux qu'un enrobé noir qui emmagasine. On pourrait imaginer des ombrières, une structure en bois qui, si elle est bien conçue, laisse passer la lumière mais bloque les rayons directs du soleil. C'est une manière de laisser à la place sa capacité à rassembler les foules pour des évènements.

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