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Musique, cinéma, cirque : quand les campagnes disent non à la désertification culturelle

Illustration représentant un bus entouré d'instruments d'arts et de musique. / © Yacha Hajzler / France 3 Centre
Illustration représentant un bus entouré d'instruments d'arts et de musique. / © Yacha Hajzler / France 3 Centre

Avec les médecins et les commerces, les campagnes ont aussi perdu les théâtres et les cinémas. Moins vitale, la culture reste le socle d'une vie commune. Nous dédions une série aux résistants, qui donnent de leur temps et leur énergie pour maintenir chez eux une proposition culturelle de qualité. 

Par Yacha Hajzler


En 1973, 43% des parisiens étaient allés au théâtre au moins une fois dans l'année. Pour les habitants des communes rurales, le chiffre tombait à 3%. Et les années qui passent ne comblent pas l'écart : en 2008, ce chiffre était de 14% pour les ruraux, contre 56% pour les parisiens. Peut-être y trouverait-on une petite explication du côté des budgets ? En 2018, le ministère de la culture dépensait environ 139 euros par an pour un francilien. Hors Île-de-France, ce chiffre tombe à 15 euros. 

Fermetures des bureaux de Poste, des cabinets médicaux, des petits commerces... Et, avec le reste, les lieux de culture traditionnels foutent le camp. Dans les ministères, on appelle ça la désertification culturelle. "C'est une réalité", estime Karine Gloannec -Morin. Elle est conseillère de la petite commune de Saint-Agil (Loir-et-Cher) depuis 24 ans, et vient de terminer un mandat de députée européenne. "Les faibles dotations sur les territoires ruraux font que les petites communes concentrent leurs investissements et leurs dépenses sur l'essentiel. Depuis autant de temps que je suis élue, j'ai encore besoin d'expliquer à des collègues que faire une proposition culturelle exigeante, c'est vraiment utile."

Agnès Sinsoulier-Bigot, vice-présidente de la région en charge de la culture, abonde dans son sens : "Je pense que les gens y sont très sensibles. Qu'on n'ait pas une culture au rabais." 
 

Culture : Paris "à côté de la plaque"


Pourtant, malgré de nombreuses alertes et quelques promesses, dur de se faire entendre du côté de l'Etat. L'an dernier est arrivé sur le bureau d'Agnès Sinsoulier-Bigot un plan ministériel nommé "La culture près de chez vous". Lancé en grande pompe par l'ancienne ministre François Nyssen, il avait pour ambition de lister les "zones blanches culturelles", définis par le seuil de moins d'un équipement culturel pour 10 000 habitants ; de recenser les bonnes idées en région, et d'augmenter les budgets. Un échec, selon l'élue. 

"Ce rapport est complètement erroné", s'agace la vice-présidente. Dans les zones blanches désignées, le Nord-Loiret, où l'on peut pourtant recenser un centre d'art contemporain à Amilly ou le musée Girodet de Montargis. "Je pense que le ministère de la culture lui-même s'interroge sur la question de la désertification culturelle. Je ne sais pas s'il prend les choses par la bonne entrée..." avance prudemment Karine Gloannec-Maurin.
Une guide devant une toile du musée Girodet, à Montargis. / © FRED DUFOUR / AFP
Une guide devant une toile du musée Girodet, à Montargis. / © FRED DUFOUR / AFP
 
"On ne veut pas de franchises de Paris qui arrivent hors-sol comme si c'était le nec le plus ultra", clarifie Agnès Sinsoulier-Bigot. Car même si dans ce plan les cartes avaient été justes, la démarche était déjà quelque peu déconcertante. "A titre d'exemple de tout ce qui est totalement hors-sol dans cette proposition : le rapport parle de la mobilité des oeuvres dans les musées. Il y a une centaine de céramiques Marie Talbot proposées en prêt, issus des collection du MuCem. Mais la plus importante collection de céramiques de La Borne, elle est à Bourges ! Un musée national viendrait prêter des pièces, alors que c'est un musée régional qui a la plus grande collection ? C'est à côté de la plaque, voilà."
 
 

Un orchestre à la maison


Dans une région majoritairement rurale comme le Centre-Val de Loire, la culture s'était déjà lancée sur les routes il y a longtemps. Dans les années 80, la région lance le cinémobile, un dispositif toujours unique en France. Un camion qui se transforme en véritable salle de cinéma et une programmation qui mêle succès populaires et films d'art et essai. Chez nous, trois systèmes de cinéma itinérant (cinémobile, cinéoff et le cinéma rural itinérant) se complètent pour couvrir 5 départements.
 
L'ancien cinémobile, depuis plusieurs fois remplacé. Chaque camion représente 1 million d'euros. / © Gérard Poitou / Ciclic
L'ancien cinémobile, depuis plusieurs fois remplacé. Chaque camion représente 1 million d'euros. / © Gérard Poitou / Ciclic

Il n'y a d'ailleurs pas que les bobines qui tournent. L'opération Mille lectures d'hiver permet à n'importe quel habitant de recevoir chez lui un comédien professionnel pour faire la lecture d'un poème, d'un roman ou d'une nouvelle, pourvu que dix personnes participent. En 2019, le projet a lancé sa 13ème édition.

Nouveau sur les routes, l'ensemble de musique baroque La Rêveuse, basé à Orléans, a lancé en 2018 son Opéra Bus. Plus de 3000 euros ont été récoltés en financement participatif par les porteurs du projet. Après une première tournée dans 25 communes, La Rêveuse garde le cap cette année et prépare déjà la saison 2020.
 
Une représentation pour les seniors dans l'OpéraBus. / © Francis Del / L'OpéraBus
Une représentation pour les seniors dans l'OpéraBus. / © Francis Del / L'OpéraBus

Plus structurel, en 2002 la région a mis sur pied les PACT "Projets Artistiques et Culturels du territoire". "C'est un très bel outil d'une politique régionale qui s'adresse aussi aux territoires ruraux", juge Florent Violente, fondateur d'une agence rurale de développement culturelle, L'Echalier, basée à Saint-Agil. L'avantage du PACT, c'est qu'il délaisse l'obligation d'un équipement culturel en dur, pour se concentrer sur la production artistique. "Il peut soutenir de l'art vocal, des spectacles de rue, des productions itinérantes..." détaille Agnès Sinsoulier-Bigot. A ce jour, la région en finance 61, touchant 992 communes, et plus de 1,3 millions d'habitants. Une solution intelligente pour venir en aide aux bonnes volontés qui, souvent, portent à peu de bras l'offre culturelle d'une commune. 

 

Bienvenue chez les résistants


Ils le reconnaissent volontiers : ceux que l'on a rencontrés vivent "dans une bulle". Durement bâtie, sans cesse bousculée, mais une bulle quand même. 
 
 
  • Le Balzac, cent ans de cinéma à Châteaurenault

Depuis plus d'un siècle, le cinéma associatif de cette commune de 5000 habitants draine tout le canton, parfois même au-delà. Aujourd'hui, c'est Jocelyne Amirault qui est à la barre. Passage au numérique, animations pour les enfants, soirées thématiques... Malgré la charge de travail, l'ancienne institutrice ne veut pas renoncer à sa mission : créer du lien. 

 
  • L'harmonie de Baule, une histoire au son des cuivres 

A Baule, les enfants ne rêvent pas de devenir pompier ou footballeuse : ils veulent devenir musiciens. La faute à une harmonie intergénérationnelle d'une soixantaine de musiciens, ininterrompue depuis 1883. Leur grand spectacle de janvier attire environ 700 personnes par soir, et le festival Baule d'Air rameute lui 5000 personnes. A elle seule, l'harmonie semble pouvoir préserver éternellement l'atmosphère des fêtes de village.

 
  • Saint-Agil : le village au chapiteau 

Ils devaient rester 8 jours, ils sont restés 15 ans. "Je pense qu'on s'est fait un peu avoir..." plaisante Guillaume Dutrieux, l'un des fondateurs du Cheptel Aleïkou. Dans le village de 200 habitants, cette compagnie de cirque devenue internationale, assure le spectacle. Amplement épaulé par l'agence culturelle l'échalier, ces artistes animent la boulangerie, le café, l'école... Et ont placé la bourgade sur la carte pour tous les circassiens de France. 
 

Karine Gloannec-Maurin : Je vais citer un écrivain italien, Erri de Luca, qui dit : "La poésie, c'est le réservoir de la résistance".
Guillaume Dutrieux : Moi, j'allais citer Lucie Aubrac. "Résister ne se conjuge qu'au présent".
Florent Violente : J'ai pas de citation, moi, là... (rires)

Le ministère de la culture répond à Agnès Sinsoulier-Bigot

Joint par France 3, le ministère de la Culture présente des éléments de réponse concernant le plan La culture près de chez vous, présenté sous la responsabilité du précédent cabinet. 

"La méthodologie utilisée ne servait qu’à donner un cadre d’analyse théorique qui devait être affiné, revu, débattu dans chaque région avec les élus et les acteurs concernés pour aboutir à une définition partagée des territoires où il apparaissait prioritaire d’intervenir" affirme le ministère

La carte a été constituée en recensant "les lieux de lecture publique, cinémas, conservatoires, théâtres et musées pour lesquels des données étaient disponibles en 2016. Il se concentrait ainsi sur les équipements publics connus du ministère et de ses partenaires (via financements ou labellisation ndlr)."

Ces précisions peuvent expliquer l'absence de prise en compte du centre d'art contemporain d'Amilly, qui a ouvert cette même année 2016. Le musée Girodet, lui, a été fondé en 1853, mais était fermé en 2016 pour travaux. 

Enfin, le nouveau ministre en place, Franck Riester aurait demandé une mission dans 59 territoires de moins de 100 000 habitants, tirés au sort, pour "rendre compte de l’écart entre ce qui peut être dénombré avec la méthodologie utilisée, et la vie culturelle au sens plus large"

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