Témoignages. Enfants de harkis : ils ont fait condamner la France par la cour européenne des droits de l’homme, ils racontent leur combat

Publié le Écrit par Matthieu Jarry

Le 4 avril, la cour européenne des droits de l’homme condamnait la France à verser 20.000 euros d’indemnités à quatre plaignants, enfants de harkis, pour le "traitement inhumain ou dégradant" qui leur a été réservé à leur arrivée en France. Une mesure de réparation pour le temps qu’ils ont passé dans des camps, dans des conditions indignes. Rivesaltes, Bias, Saint-Maurice l’ardoise… De nombreuses familles installées en Centre-Val de Loire sont passées par ces camps.

Ils s’appelaient moghaznis, groupes d’auto-défense, unités territoriales, ou encore harkis, mais c’est ce dernier terme qui a été retenu pour désigner de manière générique les supplétifs de l’armée française, ces populations autochtones que l’armée française a recruté et utilisé dans sa guerre coloniale en Algérie. Ils ont longtemps été présentés comme des partisans algériens de l'Algérie française, alors qu'une grande part d'entre eux a été enrôlée de force, ou y a été contrainte par la nécessité.

Les accords d’Evian qui mettent fin à la guerre d’Algérie le 18 mars 1962 sont censés proscrire toutes représailles contre ces populations. De ce fait, la France n’entend pas les accueillir sur son territoire. Mais dès le cessez-le-feu, des harkis et leurs familles sont pris pour cible. Des officiers français bravent alors les consignes officielles pour organiser des rapatriements de combattants et leurs familles.

Parqués dans des camps

À leur arrivée dans l’Hexagone, les harkis rapatriés avec l’aide de militaires français et leurs familles sont conduits dans des camps de transit et de reclassement du sud de la France. D’anciens camps militaires réhabilités à la hâte, ou d’anciens lieux d’enfermement comme le camp de Rivesaltes dans les Pyrénées orientales. C’est pour les conditions de vie dans ces camps que la cour européenne des droits de l’homme a récemment condamné la France. Dans ces camps, les autorités françaises reproduisent un mode d’administration colonial comparable à celui des camps de regroupement dans lesquels des millions d’Algériens de zones rurales ont été parqués durant la guerre d’Algérie.

Prévus comme des camps provisoires, ces sites fonctionnent des années, jusqu’à 1975 pour les derniers. Des familles y restent des mois, et même des années pour certaines, car il faut satisfaire deux conditions pour en sortir : une promesse d’embauche et la garantie d’un logement. Les résidents des camps les quittent pour rejoindre principalement deux types de cadres de vie : des hameaux de forestages et des cités urbaines.

Nos confrères de France 3 Provence Alpes Côte d’Azur ont consacré en 2021 deux épisodes d’une série de reportages sur les harkis, aux hameaux de Gonferon dans le Var, et Mouans-Sartoux dans les Alpes maritimes.

Les trajectoires des camps vers ces hameaux ou cités obéissent à différentes logiques. Ce sont souvent les réseaux familiaux qui président au déménagement vers une région de France ou une autre. On se rend là où un parent est déjà installé. Le patronat de différents secteurs économiques (industrie, mines, etc.) envoie aussi des émissaires recruter de la main d’œuvre directement dans les camps. Parfois, des officiers français orientent les hommes qu’ils ont commandés vers telle ou telle localité dont ils connaissent des notables. Ce fut le cas pour Dreux, en Eure-et-Loir, avec le Général Faivre.

Cités de relégation

En Centre-Val de Loire, pas de hameau de forestage, mais des cités provisoires ou cités d’urgence. À Dreux, la cité du Murger-Bardin sort de terre. Dans le Loiret, à Semoy, on construit en 1963 la cité de l’Herveline. Faite de bâtiments préfabriqués mal isolés, elle est coincée entre la forêt, une voie de chemin de fer, un dépôt pétrolier, à l’écart, sans desserte par les transports en commun.

Qu’ils aient grandi à Semoy, Dreux, Bourges ou encore Château-Renault, des enfants de harkis de Centre-Val de Loire vont s’intéresser en grandissant à leur histoire familiale et s’interroger sur le traitement qui leur a été réservé. Des associations voient le jour. Souvent, elles visent dans un premier temps à faire valoir les droits des parents à des pensions militaires ou autres prestations. Petit à petit s’engage un combat pour la reconnaissance officielle par l’Etat de sa responsabilité pour leurs conditions de vie indignes.

Décennies de mobilisation

Bien qu'on leur érige des stèles, ou qu'on leur rende hommage localement, aux plus hauts sommets de l'État, on tarde à rendre justice aux harkis. Pendant des décennies, leurs associations multiplient rassemblement, manifestations, pétitions, rapports. En 2001, le Président Chirac exprime la reconnaissance de la Nation envers les harkis. 

En 2021, Emmanuel Macron demande pardon aux harkis. Un discours qui se traduit sur le plan législatif par une loi portant reconnaissance subi par les harkis. Si la demande de pardon formulée par le Président est accueillie comme un geste positif, la loi laisse un goût amer. Cette loi ouvre la possibilité de réparations financières, dont les montants plafonnés paraissent souvent dérisoires.

Ces réparations sont réservées aux familles passées par une liste de structures bien définies. En 2023, un décret intègre la cité du Murger-Bardin à Dreux, et la cité de l'Herveline à Semoy. Pour l'ajout de ces lieux, les associations locales ont dû produire force rapports, documents officiels, témoignages pour prouver que les cités remplissaient les critères prévus par la loi : isolement géographique, scolarisation en vase clos, habitat insalubre et précaire et tutelle administrative.

Une loi tardive et incomplète

La difficulté de prouver que l'on a bien été confronté aux différents critères exclut de la réparation de nombreux profils : les familles venues en dehors du rapatriement organisé par les militaires notamment. Ce, même si nombre d’entre elles ont également vécu dans des conditions indignes. Les archives départementales d’Eure-et-Loir conservent des échanges de courrier entre la Préfecture et la mairie de Dreux dont l’objet est l’accueil de familles de harkis habitant un bidonville de Choisy le Roi dans le Val-de-Marne. À Château-Renault, en Indre-et-Loire, sur le domaine de la Boisnière, des familles ont été hébergées dans des box destinés aux chevaux. Pour autant, le site ne fait pas partie de la liste des structures donnant droit à réparation.

Enfin, un regret revient dans presque toutes les bouches : la plupart des anciens harkis sont aujourd’hui décédés.

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