Nicolas Torracinta : "ce premier album, c'est un exil imaginaire"

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The granary, c'est le nom du premier album de Nicolas Torracinta. Un disque de musique folk hantée, aussi inattendu que réussi. Nous sommes revenu avec lui sur les origines de ce coup d'essai qui sonne comme un coup de maître.

Quiconque a déjà vu Nicolas Torracinta sur scène, où il a accompagné une kyrielle d'artistes insulaires, n'a plus aucun doute, depuis longtemps, sur ses talents de guitariste. Mais rien ne préparait à The granary, son premier album, sorti il y a quelques semaines. Un disque qu'il a écrit et composé, et qu'il interprète, en anglais, d'une voix impressionnante de maturité. Falling There, Eire Song, Find me by The River... Un chapelet de balades d'une sourde mélancolie, qui convoque les fantômes du Sud profond des Etats-Unis. Et joue des coudes avec les disques des vieux routiers du genre.

Lumineuse noirceur

Torracinta ne s'est pas improvisé chanteur folk. Il a pris le temps d'écouter, d'apprendre, s'est imprégné, pas seulement des codes, mais également de l'esprit de cette musique intemporelle. Et il s'est entouré d'un groupe de musiciens de haut niveau, pour donner vie à ses compositions. Fanou Torracinta, Jean-Jacques Murgia, Michè Dominici et Ghjuvanfrancescu Mattei, compagnons de route de toujours. Mais on croise aussi quelques invités de marque, tels que Bertrand Cervera, violon solo de l'Orchestre National de France, ou la violoncelliste Miwa Rosso, soliste de l'orchestre de la BBC. 
Avec The granary, Nicolas Torracinta nous livre un album d'une lumineuse noirceur. 

Entretien avec Nicolas Torracinta

Le premier morceau de The Granary s'appelle Beware of darkness [Attention à l'obscurité - NDLR]. Ca sonne presque comme un avertissement adressé à l'auditeur
Ca m'avait échappé, ça ! J'y ai jamais pensé, mais c'est vrai. Ca donne bien une idée de l'ambiance. L'album est sombre, c'est vrai. C'est une musique qui me plait. J'ai toujours aimé ça. 

L'ambiance évoque beaucoup les murder ballads, qui sont une vraie tradition musicale dans le sud des Etats-Unis
Tout ça n'est pas très gai, de prime abord. Mais au-delà des propos, souvent très noirs, c'est l'esthétique générale de cette musique qui m'attire, la beauté, mélancolique, qui s'en dégage. Et puis de toute manière, comme le dit Leonard Cohen, que j'ai beaucoup écouté, "même les chansons les plus tristes sont une plaisanterie".

On s'est inspiré de Portishead pour créer des sonorités originales en arrière-plan

Comment vous décririez le style musical de The Granary ?
On est partis d'une ossature folk, guitare sèche/voix, et puis qu'on a voulu la baigner d'un cocon presque brumeux, un peu fantastique. C'est le résultat de tout un tas d'influences, cet album, en fait. Au moment d'enregistrer, on écoutait beaucoup de Portishead, et on s'est inspirés de leur travail pour créer des sonorités originales en arrière-plan, une sorte de tapis discret sur lequel pouvait se développer la chanson. J'ai travaillé avec des gens très proches, et on se comprend d'un regard. Jean-Jacques Murgia, mon frère Fanou, et Michè Dominici... Alors on a tenté plein de choses, pour obtenir les sons qu'on voulait.

Quel genre de choses ?
Au lieu de privilégier les arpèges classiques, par exemple, Jean-Jacques a joué des parties de guitare électrique avec un tournevis, des clés, une pince velcro ! Un peu comme le faisait Jimmy Page, le guitariste de Led Zeppelin, avec son archet. On voulait utiliser cette guitare comme des cordes, ou un synthé, mais plus organique. Et obtenir un son qui envelopperait tout le reste. 

Vous avez tout fait tout seuls. Est-ce aussi pour cela que cet album est si différent du reste de la production insulaire ? 
On a longtemps hésité à aller dans un studio, à travailler avec des pros de l'enregistrement. Et puis on a fait ce choix-là. Les maquettes qu'on avait enregistré dans le grenier de la maison où on a grandi avec mon frère, en Balagne, sonnaient comme on voulait. 

Pallier une tendance à une certaine pudeur

C'est ce grenier [the granary en anglais - NDLR] qui a donné le titre de l'album
On s'est exilés là-haut pendant des mois. Tout c'est passé là. Et croyez-moi, on n'avait pas d'autre choix que d'aller dans l'épure (sourire). C'était l'hiver, on était loin de tout. Et puis surtout ce grenier n'était clairement pas fait pour être transformé en studio. C'était une petite pièce, si on jouait fort ça allait résonner. Mais ça nous a incité à jouer doucement, et à pousser le niveau des micros, et tout cela a aussi façonné le son du disque. 

Vous parlez souvent d'exil

Ce disque, et le travail qui a précédé, j'ai vécu cela comme un exil loin de l'île. Mais un exil interne et imaginaire. Et un exil volontaire. Qui contrebalançait mon quotidien, et le monde, concret, qui continue d'exister autour. Le choix de la langue participe aussi vraiment de ça. 

Vous avez en effet voulu écrire, et chanter, en anglais. 
Dans la période où l'on vit, on a tellement accès à la culture anglo-saxonne que l'on se sent presque légitime à s'en emparer, et à faire quelque chose avec. Mais ce choix, pour moi, c'était une fois de plus, créer une forme d'altérité. Et de pallierune tendance à une certaine pudeur. Je savais que je n'écrirais pas, et que je ne chanterais pas, comme un Anglais. L'idée, c'était d'habiller, dans une autre langue, un point de vue insulaire. Ne pas regarder les choses comme un Anglais, ou comme un américain. Mais comme un Corse. Pour, ensuite, livrer un point de vue dans une autre langue. 

C'est pas banal, comme démarche...
Je pensais que cela me permettrait presque de recommencer à zéro. De trouver une certaine spontanéité. Comme les gamins qui font quelque chose, sans réfléchir. 

Paradoxalement, ça a du demander pas mal de travail
J'y ai passé des années, mais pour être honnête, j'ai un côté un peu obsessionnel. J'ai beaucoup lu, j'ai traduit tout ce que je trouvais ! Et puis un jour j'ai rencontré une coach vocale québécoise avec qui j'ai fait des résidences. Elle m'a fait reprendre mes textes, travailler un long moment sur ma diction...

Au lycée vous étiez bon en Anglais ? 
Je n'y allais pas ! Au lycée, je ne m'intéressais pas du tout à autre chose qu'à la guitare. J'ai même pas passé le bac d'Anglais, j'avais Italien en LV1 et Corse en LV2 et LV3...

D'où est venu cet intérêt tardif ? 
J'ai fait la connaissance d'Anglais à Nice, on a fait le bœuf, on jouait des morceaux de rock, et en les entendant, je me suis rendu compte que cette langue, muscilaement, si tu n'essaies pas de te rapprocher du vrai son, ça ne marche pas. Rythmiquement, au niveau de la sonorité, rien ne fonctionne. J'avais une vingtaine d'années et ça a été un déclic. 

Nicolas torracinta, le portrait en huit questions : 

  • Premier morceau joué :
    Je ne m'en souviens plus exactement, mais une chose est sûre. C'était soit une chanson des frères Vincenti, soit une chanson pour les enfants, de Ghuvan'Teramu Rocchi et Felì. 
  • Premier morceau chanté : 
    Ca je m'en souviens mieux, c'est il y a bien moins longtemps ! C'était Don't think twice, it's alright, de Bob Dylan. 
  • Guitariste préféré :
    En Corse, il y en a deux, mon frère et Freddy Olmeta. Et sinon, évidemment, c'est Jeff Beck, toujours. 
  • Album favori :
    Grace, de Jeff Buckley.
  • Chanteur préféré :
    Leonard Cohen, ou Nick Cave. Ca dépend des périodes. (Il réfléchit) Non, je pense que c'est Leonard Cohen. 
  • Livre favori :
    J'ai adoré Eureka Street, de Robert McLiam Wilson. 
  • Meilleur moment musical :
    Je ne sais pas vraiment, mais une chose est sûre, c'est que mon frère n'est jamais loin !
  • Pire moment musical : 
    C'est le bac musique, aucun doute. J'avais le trac, j'ai fait n'importe quoi...