Coronavirus : ces Allemands confinés en Alsace

Depuis le 31 mars, absolument tous les passages vers l'Allemagne, même les plus confidentiels, sont fermés / © R.Willhelm/France Télévisions
Depuis le 31 mars, absolument tous les passages vers l'Allemagne, même les plus confidentiels, sont fermés / © R.Willhelm/France Télévisions

Gerlinde Hauck-Baader et Eckhard Moser sont arrivés à Schleithal par hasard, via une annonce immobilière. Quand ils ont vu la maison et surtout le jardin proposés à la location, ils n'ont pas hésité. Aujourd'hui ce couple porte un regard froid sur la gestion de la crise du coronavirus.  

 

Par Par Régine Wilhelm avec Judith Jung

Depuis 12 ans, nous partageons la même cour. Gerlinde Hauck-Baader et Eckhard Moser sont arrivés à Schleithal (Bas-Rhin) par hasard, via une annonce immobilière. Quand ils ont vu la maison et surtout le jardin proposés à la location, ils n'ont pas hésité. Aujourd'hui retraitée pour l'une, coach d'entreprise indépendant pour l'autre, ce couple porte un regard froid sur la gestion de la crise du coronavirus. "Es kommt uns vor wie in ein Krimi, nous avons l'impression de vivre un roman policier". L'un et l'autre ont tiré un trait définitif sur l'Europe.
 
Comment qualifier le lien qui nous unit ? Nous sommes voisins, certes, nos maisons sont distantes de quelques mètres. On peut dire aussi qu'avec les années nous sommes devenus des amis. Gerlinde et Eckhard sont de toutes nos fêtes d'anniversaires. Eckhard sort régulièrement l'une de ses nombreuses guitares pour un concert improvisé dans le jardin. Nous nous offrons des cadeaux à Noël, ils ont vu grandir nos enfants et nous avons vu naître leurs cinq petits-enfants. Il y a de fortes chances que nous vieillissions ensemble.
Eckhard et Gerlinde prennent le soleil devant leur maison de Schleithal (Bas-Rhin) / © R.Willhelm/France Télévisions
Eckhard et Gerlinde prennent le soleil devant leur maison de Schleithal (Bas-Rhin) / © R.Willhelm/France Télévisions

Mais attention, une chose n'a pas changé en douze ans de cohabitation : Gerlinde et Eckhard n'ont jamais vraiment appris le français. Et ce n'est pas faute d'avoir essayé. Il faut dire qu'à Schleithal et dans tous les villages alentour, presque tout le monde parle l'alsacien et l'allemand. Nous discutons donc toujours soit en alsacien, soit en allemand. Gerlinde s'exprime dans son avoureux dialecte du sud de la route des vins du Palatinat, die südlische Weinstrasse. Pour vous donner une idée, chez elle on dit "Palz" au lieu de "Pfalz" (Palatinat), "Perd" au lieu de "Pferd" (cheval), le "pf " ne se prononce pas dans son dialecte.

Depuis le confinement, rien ou presque n'a changé dans leur quotidien. Gerlinde, 68 ans, dessinatrice en bâtiment retraitée, travaille dans son jardin, fait un Skype tous les jours pour prendre des nouvelles de ses enfants et petits-enfants, lit beaucoup et regarde la télévision.
 
"Das Paradies, le paradis!" Voici le jardin où le couple passe une grande partie de son temps / © R.Willhelm/France Télévisions
"Das Paradies, le paradis!" Voici le jardin où le couple passe une grande partie de son temps / © R.Willhelm/France Télévisions
Sa fille, son gendre et ses trois petites filles habitent dans le secteur de Spire, à une soixantaine de kilomètres au nord de Schleithal. Son fils habite à Stuttgart avec sa compagne et ses deux enfants. "D'habitude je vais chez ma fille Christine une fois par semaine et chez Denis à Stuttgart, une fois par mois. Je les ai vu la dernière fois autour du 12 mars. Maintenant, nous discutons via Skype. Elsa et Lili mes plus grandes petites-filles parlent tout le temps, elles veulent me raconter tout ce qu'elles font. Bruno, pas encore 3 ans, n'arrête pas de répéter "Will Oma gehen, je veux aller chez mamie".
 

Gerlinde et Eckhard ont une plaque d'immatriculation française, à ce titre, impossible pour eux de se rendre en Allemagne. Ils sont coupés matériellement de leurs enfants. "Nous avons dit à notre fils qui habite un appartement à Stuttgart, que si les choses devaient se corser là-bas, nous irions les chercher pour qu'ils se confinent avec nous à Schleithal. Nous connaissons assez de petits chemins pour passer la frontière sans nous faire prendre. Tout le monde ici les connait. On ne peut pas fermer les frontières."

Le shutdown n'est pas venu de là d'où on l'attendait
- Eckhard Moser


C'est pour Eckhard 59 ans, que les choses ont le plus changé. Coach, auteur d'ouvrages sur la gestion des ressources humaines dans les entreprises, il organise chaque mois des séminaires de formation pour cadres, aux quatre coins de l'Allemagne. "Im Moment ist alles auf null gesetzt. Tous mes déplacements ont été annulés. J'ai une formation prévue juste après Pâques, à compter du 20 avril, je pense qu'elle sera annulée également." Il enregistre les premières demandes de formation par Skype et prépare les séminaires de juin et juillet. « Depuis des mois, depuis novembre dernier au moins, je travaille avec des cadres d'entreprise sur la gestion de crise. Nous pensions qu'elle viendrait du secteur bancaire avec notamment, la faillite annoncée de la Deutsche Bank. Nous savions que 2020 et 2021 allaient être des années difficiles. Nous nous disions que nous aurions 3 à 6 mois pour voir la crise venir. Aujourd'hui, on se rend compte qu'on s'est trompé. C'est un virus planétaire qui a provoqué la crise. Le temps d'adaptation de l'entreprise ne se compte plus en mois mais en semaines, 3 semaines tout au plus. Si une banque se casse la figure, les conséquences économiques peuvent prendre 3 à 6 mois. Aujourd'hui, le scénario est inversé. Le coronavirus entraine la femeture des entreprises qui entraineront la chute des banques. Le shutdown n'est pas venu de là d'où on l'attendait".

Nos enfants à Stuttgart sont comme moi, entrepreneurs indépendants dans le domaine de l'évènementiel. Tout a été annulé. Ils doivent se débrouiller tout seul pour trouver les informations et les aides 

Fin observateur de la vie économique et politique de part et d'autre de la frontière, Eckhard considère que pour lui, la centralisation française s'avère aujourd'hui plus efficace dans la gestion de la crise du coronavirus. "Un exemple, le papier que tu dois remplir en France pour aller faire tes courses. Le même formulaire s'applique partout et depuis quinze jours. En Allemagne, les différents Länder se sont chamaillés pendant 10 jours pour savoir ce qui devait être fait. Depuis le début de la crise, chaque Land fait ce qu'il veut, en Bavière, en Sarre. Regarde les couvre-feu dans les villes françaises, je trouve que le pays fait preuve de plus de rigueur. Dès le début du confinement, j'ai eu un mail des impôts, de ma banque...l'Etat français vient vers nous entrepreneurs et nous dit ce que nous pouvons faire. J'ai été contacté par mail par tout le monde. Nos enfants à Stuttgart sont comme moi, entrepreneurs indépendants dans le domaine de l'évènementiel. Tout a été annulé. Ils doivent se débrouiller tout seul pour trouver les informations et les aides, ils doivent s'occuper de tout ".

Pour moi, l'Europe est morte

"La fermeture des frontières n'a pas été un choc pour nous. Wir haben freiwillig beschlossen, wenn man uns nicht rauswirft, werden wir den Resten unseres Leben hier im Land leben. Nous nous sommes enfermés volontairement en France et nous y resterons pour le restant de nos jours. L'Europe ? Europa hat sisch den Kopf in den Sand gesteckt, l'Europe a fait la politique l'autruche. Où est Ursula von der Leyen, la présidente allemande de la commission européenne ? L'Europe apporte une nouvelle fois la preuve de son incapacité à agir, de son impuissance. Jeder Staat macht sein eigenes Ding, chaque Etat mène sa propre politique. Das ist Schnee von Gestern. Das Projekt Europa ist für mich beendet. Pour moi, le sujet est clos. Europa ist so tot wie noch nie. Pour moi, l'Europe est morte".

Ce constat sans appel ne leur coupe pas pour autant l'appétit. Ces deux "Feinschmäcker", grands cusiniers et amateurs de gastronomie méditerranéenne notamment, font flotter régulièrement sur le voisinage une bonne odeur de viande grillée sur le barbecue. Leur quotidien se poursuit paisiblement. Ils vont faire leurs courses une fois par semaine, respectent les gestes barrières, se confinent, travaillent.

Mais même éloignés des grandes villes, dans leur paradis de verdure, ils se laissent malgré tout insidieusement gagner par l'inquiétude. Ils disent leurs journées plus chargées. Ils s'activent, font des plans de réaménagement de la maison : « si je pouvais aller dans un magasin de bricolage, j'achèterais des pots de peinture pour refaire la cuisine », raconte Gerlinde en riant. Eckhard déclare qu'il vit la période la plus excitante de sa carrière et surfe toute la journée sur les sites d'information allemands, français et anglais. Il faut analyser les évènements, prendre le pouls des marchés financiers, comparer l'évolution des prises de décisions politiques en Allemagne et en France, tout cela, depuis ce qu'ils ont érigé en place-forte, leur maison de la rue principale à Schleithal.





 

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